Ces puissances étrangères qui dirigent Haïti

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La Commission pour une solution haïtienne à la crise demande notamment aux États-Unis et au Canada de cesser d’interférer dans les affaires politiques de la Perle des Antilles.

À Port-au-Prince, un homme qui porte un sac marche dans un ruisseau à travers les ordures.
Fin octobre, des gangs de Port-au-Prince ont bloqué l’accès au carburant, coupant au passage l’approvisionnement en électricité et en eau.

De plus en plus de voix dénoncent l’emprise que les puissances étrangères exercent sur le gouvernement haïtien.

Dans sa lettre de démission, en septembre, l’envoyé spécial américain pour Haïti Daniel Foote affirmait notamment que les Haïtiens doivent avoir la possibilité de tracer leur propre voie, sans influence internationale et sans que certains candidats au pouvoir soient favorisés.

Les critiques de M. Foote rejoignent celles de la Commission pour une solution haïtienne à la crise, qui tient des audiences en Haïti depuis le début de l’année, et à laquelle participent des représentants des partis politiques haïtiens, de groupes d’agriculteurs, du monde des affaires, de syndicats, d’églises, de chefs vaudous et de groupes de femmes, ainsi qu’une poignée de voix indépendantes respectées et trois représentants de la diaspora haïtienne – un pour le Canada, un pour les États-Unis et un pour la France.

Ce que nous disons, et ce que les gens dans la rue disent depuis plus de trois ans, c’est qu’Haïti est un pays souverain, dit Monique Clesca, militante haïtienne qui fait partie de la commission. Nous avons peut-être des institutions faibles. Nous pouvons avoir des différends avec nos voisins. Mais nous sommes un pays souverain et c’est nous qui devons décider de notre présent et de notre avenir.

Et ce que nous voulons, c’est que le Core Group ne se mêle pas de nos affaires, ajoute-t-elle.

Le Core Group, un groupe de diplomates étrangers, a aussi été dénoncé par Daniel Foote, qui a insisté sur le fait que le groupe avait choisi l’actuel premier ministre et président par intérim Ariel Henry deux semaines après avoir d’abord soutenu Claude Joseph. Ce dernier avait succédé au président Jovenel Moise, assassiné en juillet.

L’orgueil démesuré qui nous fait croire que nous devrions choisir le gagnant – une fois de plus – est impressionnant, a-t-il écrit.

Au cours des dernières années, ce que nous avons vu, c’est le Canada, les États-Unis et la France prendre réellement le contrôle du pays, du programme politique du pays, renchérit pour sa part le sociologue d’origine haïtienne Frédéric Boisrond, de l’Université McGill.

Le 17 juillet dernier, le Core Group avait appelé à la formation d’un gouvernement consensuel et inclusif, encourageant fortement Ariel Henry à former un gouvernement. M. Henry était devenu premier ministre trois jours plus tard.

Le Core Group est composé des ambassadeurs en Haïti d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis, de France et de l’Union européenne, en plus du représentant spécial de l’Organisation des États américains et de la représentante spéciale des Nations unies.

L’instabilité haïtienne
Les ambassades tentent d’imposer une prétendue stabilité à laquelle se greffent corruption et impunité. Nous sommes là où nous sommes en raison du soutien apporté [à certains politiciens] par le Core Group, qui est dirigé par les États-Unis, et dans lequel le Canada joue un rôle de premier plan, croit Monique Clesca.

Cette stabilité réclamée par le groupe de diplomates n’existe même pas, poursuit Mme Clesca, puisque des gangs de rue ont le contrôle de quartiers entiers du pays et que le gouvernement haïtien est accusé par beaucoup de les armer et de leur donner du pouvoir.

[L’ancien président] Michel Martelly n’a jamais organisé une seule élection en cinq ans. Il était soutenu par le Core Group. Jovenel Moise n’a jamais organisé une seule élection en presque cinq ans, mais le Core Group l’a soutenu. Lorsqu’il a sombré dans la dictature, le Core Group l’a soutenu. Nous disons que le Core Group n’a aucune crédibilité pour nous dire ce que nous devons faire, insiste Mme Clesca.

La Commission pour une solution haïtienne à la crise prévoit mettre en place un Conseil national de transition qui aura pour tâche de recueillir les candidatures pour les postes de président et de premier ministre, de les analyser et de choisir les dirigeants de la transition.

Le premier obstacle qu’ils vont rencontrer, ce sont les personnes qui sont réellement au pouvoir, note Frédéric Boisrond. Je ne crois pas que les personnes qui ont le pouvoir soient prêtes à se retirer et à laisser d’autres personnes prendre le pouvoir.

Le manque d’occasions économiques est également un obstacle de taille à l’avènement de la démocratie, dit-il.

Vous ne pouvez pas faire fonctionner une démocratie si vous ne faites pas fonctionner l’économie, et c’est le plus grand défi auquel la commission doit faire face en ce moment, conclut-il.

D’après un texte d’Evan Dyer, de CBC News