HAITI-AGRICULTURE : la passivité et la non-intervention sont des traits caractéristiques de l’attitude des gouvernements haïtiens

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A woman carries her produce to sell in the local market in Kenscoff, a mountain town 10 kilometers southeast of the capital, Port-Au-Prince, in Haiti, June 4, 2010.

La situation de l’agriculture haïtienne et du monde rural où vit la majorité de la population du pays en offre un bel exemple. L’indifférence historique des responsables de l’appareil d’État pour l’agriculture haïtienne étonne, car celle-ci a toujours été proclamée le secteur économique le plus important. L’économiste Mats Lundhal dit, avec raison, que la passivité et la non-intervention dans le domaine de l’agriculture sont des traits caractéristiques de l’attitude des gouvernements haïtiens depuis le XIXe siècle. Cette passivité est encore observable aujourd’hui.

Après plus de deux siècles d’indépendance, l’agriculture haïtienne demeure incapable de satisfaire les besoins alimentaires de la très grande majorité de la population, favorisant la dépendance aux importations de l’étranger. Cela aggrave du même coup le déséquilibre de la balance des paiements et entraîne une pauvreté généralisée à la campagne de même que la stagnation économique du pays. La voie définie par les dirigeants a plutôt été favorable à la bourgeoisie traditionnelle minoritaire et sans grands bénéfices pour le monde paysan et a contribué au renforcement du sous-développement du pays. 

Dès la proclamation de l’indépendance, en effet, la relance de l’économie du nouvel État s’est posée en des termes qui favorisaient les intérêts d’une fraction de la population composée des chefs de l’armée et des membres prospères et influents des affranchis qui se partageaient les propriétés des colons français. La mise en valeur de ces domaines s’est butée au refus des masses de reprendre le travail des champs, forçant la mise en place d’un système reposant sur le travail autonome des « paysans » où le contrôle de l’appareil d’État est devenu le moyen de capter le peu de profit qu’il générait. Des taxes et redevances de toutes sortes, prélevées par l’État, ont ainsi alimenté des circuits de corruption et d’enrichissement, creusant l’écart entre la minorité privilégiée et le reste de la population.

Haïti s’est ainsi privé de ressources qui auraient pu être utilisées si le pays avait disposé d’une politique maîtrisée de développement économique. L’absence d’État ne pouvait mieux se faire sentir. Et cette indifférence a maintenant d’importantes répercussions sociales.

La pauvreté généralisée est l’une des conséquences majeures de cette situation économique catastrophique. Elle est écrasante à la campagne et dans les quartiers défavorisés des villes. « La population haïtienne est probablement pour 80 % au dessous de la limite inférieure [du seuil de pauvreté fixé par la Banque mondiale] et est donc pour les quatre cinquièmes dans ce qui est qualifié d’extrême pauvreté », affirme André Corten. Et on ne voit pas de signes d’amélioration notable. Sur le plan de la santé, l’état des lieux est aussi catastrophique. Les infrastructures de santé sont quasiment inexistantes dans la plupart des régions et le personnel médical introuvable parce qu’il est expatrié ou concentré dans les villes ou par manque de politique cohérente. Aussi, les problèmes de santé publique se posent-ils avec acuité. La mortalité infantile, par exemple, est une des plus élevées en Amérique latine : 54 décès d’enfants de moins d’un an (ou 72 pour ceux de moins de cinq ans) sur 1000 naissances (Unicef, 2008). Et les cas de malnutrition grave (cause importante de ces décès et de déficiences chroniques) sont loin d’être rares. Sans l’aide étrangère, la situation serait pire. Toutefois, il n’y a pas que les enfants qui sont victimes de l’inaction des pouvoirs publics. C’est le monde rural en entier qui pâtit de toutes ces carences.

De surcroît, le taux d’analphabétisme est très élevé, se situant aux alentours de 50 % à l’échelle du pays, mais davantage dans les zones rurales. Il y a peu d’écoles et, là où elles existent, elles sont en général mal logées, mal équipées et l’encadrement pédagogique est quasiment inexistant. Au bout du compte, l’école est incapable de former les cadres dont Haïti a grandement besoin, perpétuant ainsi le sous-développement et creusant les inégalités sociales. Avec la complicité des dirigeants, un monde à deux vitesses a ainsi été créé au fil des ans. D’un côté, on retrouve une minorité aisée (à peine 5 % de la population), objet de toute l’attention des dirigeants, qui a accès à un réseau d’écoles privées et à des services de santé diversifiés. De l’autre, il y a les masses populaires, ces éternels laissés-pour-compte. L’exclusion sociale à ce point généralisée et le mépris affiché à l’endroit des couches populaires sont des signes de plus que l’État haïtien est une coquille vide, sans substance, sans prise sur le destin national d’Haïti. Et la faiblesse des institutions publiques ne permet pas, pour l’instant, de nourrir quelque optimisme que ce soit quant à un redressement éventuel des affaires haïtiennes.

Daniel Holly