LA CORRUPTION ET LE MAL-ÊTRE D’HAITI

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Credit : Haitian artist Jean-Claude Legagneur’s ‘Faces of Freedom’

La construction d’une Haiti nouvelle, démocratique et moderne, devra commencer par la pose de socles solides et de lignes rouges à ne pas dépasser où l’individu doit protéger le groupe et le groupe l’individu sur la base de principes inaliénables.

Si des milliers de personnes se retrouvent tous dans les rues pour réclamer le changement radical du système politique en Haiti, il est important de marteler que le passage d’une dictature  corrompue vers  une république démocratique ne se fera pas sur un coup de baguette magique. Ce système rentier existant depuis fort longtemps, basé sur la dilapidation des richesses nationales, la rapine et le clientélisme, a non seulement travaillé en profondeur pour diviser le peuple Haitien, semer la haine entre Haitiens, atomiser la société civile et les partis politiques d’opposition et laminer le tissu associatif, mais il a aussi corrompu toutes les institutions et les individus sur le plan matériel comme sur le plan de la réflexion et des idées.

Ce régime fort par ses puissants alliés internationaux a mis en place ses propres associations, ses médias, ses organes de contrôle .

Si le peuple, aujourd’hui, en dépassant ses peurs a retrouvé sa dignité et sa fierté en se réappropriant l’espace publique et la politique, nous ne pouvons considérer cette étape comme une grande victoire, car le chemin qui mène à la liberté est très long et semé d’embûches. Il serait simpliste de croire  que la construction d’un Etat de droits basé sur une justice sociale, sans un travail de terrain au préalable, peut se faire en un clin d’œil. Il n’existe pas de démocratie « clefs en main » ! Les libertés se gagnent et la démocratie se construit jour après jour.

Quelques associations de la société civile, des universitaires, organisent, ici et là, des conférences, des débats pour maintenir la mobilisation et sensibiliser l’opinion publique. Des citoyennes et citoyens, des artistes, s’accaparent l’espace publique pour trouver des solutions à la crise politique, au vide juridique, aux formes de gouvernance qui pourraient prévaloir, mais il n’empêche que beaucoup de questions sont éludées volontairement ou involontairement par peur de diviser le mouvement. Même si cela n’est pas primordial, toutes les questions restent d’actualité. Elles doivent être abordées et posées sans tabous notamment en ce qui concernent la transparence et le fonctionnement de nos institutions qui ont failli, l’incapacité des partis politiques à créer une alternative politique, l’incapacité des élites nationales et des différentes corporations à exister en tant que pouvoir et forces motrices de changement, voire force d’éveil des consciences. Aujourd’hui le courage de dire les choses est de mise. Il est important d’affirmer clairement les principes d’une démocratie et les lignes rouges à ne pas dépasser, sinon, la démocratie restera éternellement menacée en Haiti. C’est parce qu’aujourd’hui, les élites Haitiennes sont  inaudibles que dominent la médiocrité, le « populisme » et le « m’as-tu vu ? » Haiti.

Le temps est à l’affirmation, haut et fort, de ce qui est non négociable dans une démocratie et un Etat de droits, afin d’obliger les citoyen.nes individuellement ou collectivement à une profonde réflexion, sans tabous, sur les bouleversements qui doivent s’opérer dans notre société à l’aune du XXI siècle et à l’ère des hautes technologies. Le temps est à la remise en question de chacun d’entre nous, dans l’intérêt de tous, pour permettre l’émergence d’une classe dirigeante ayant l’approbation et la confiance du peuple Haitien. Avant cela, tout compromis avec les détenteurs du  pouvoir serait dangereux et mal venu.

Henry Beaucejour