l’avenir de l’Etat postcolonial en Haiti est pour quand ?

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Le concept de leadership est d’origine anglo-saxonne. Actuellement à la mode, elle est passée (il est passé) dans la tradition francophone seulement ces dernières années, à la suite de l’émergence de la démocratie et la montée en puissance de la mondialisation. La question de leadership a commencé à se poser en Haiti dans les années 1990, début de la démocratisation de l’Etat et de la société. La qualité des leaders est devenue un enjeu majeur dans la réussite et l’enracinement du processus démocratique et l’émergence économique. Pourtant, la problématique de leadership reste encore floue dans les mentalités haitiennes en raison des séquelles du colonialisme et du mimétisme qui en découle. Cette question est désormais liée à deux situations qui agitent les sociétés africaines contemporaines :

· l’avenir de l’Etat postcolonial, en raison des crises sociopolitiques récurrentes qui l’affectent et des difficultés des populations de se l’approprier ;

 · la nécessité d’inventer un nouveau mode de gouvernance sans lequel le processus démocratique entamé depuis 1990 risque d’être compromis. On le voit déjà à travers le trucage répété des élections et le retour progressif des militaires au pouvoir.

Ces deux situations imposent Haiti la nécessité de faire émerger une nouvelle génération de leaders, capables d’entamer la refondation de l’Etat postcolonial en crise, capables aussi de mieux défendre les intérêts des populations, à partir du respect scrupuleux des différentes institutions étatiques. Ce respect des institutions est encore loin d’être un acquis cause de plusieurs influences contradictoires qui s’exercent sur les responsables politiques haitiens. Parmi celles-ci, on peut mentionner la persistance de l’hégémonisme des grandes puissances et les enjeux économiques que représente Haiti en raison de ses principales ressources naturelles .

Quand Haïti devient indépendant en 1804, une structure étatique s’était déjà mise en place. Elle était aux mains d’une nouvelle bourgeoisie, constituée d’anciens libres de couleur, eux-mêmes propriétaires d’esclaves ayant basculé du côté de l’abolition, et de chefs militaires, officiers et généraux noirs, qui avaient joué un rôle déterminant dans la guerre d’indépendance. Or, le drame d’Haïti découle sûrement de cet éclatement de la société en deux. Puisque d’un côté, il y a la nouvelle classe dirigeante qui se partage le pouvoir, les richesses, les propriétés et continue de développer ses activités vers l’extérieur selon le schéma colonial qui avait fait la richesse de l’île. Son gouvernement ne fait que prolonger celui de la colonisation, même s’il est entre les mains d’anciens dominés. Et, d’un autre côté, il y a la masse des anciens esclaves et leurs descendants, ceux que l’on va appeler, dans le vocabulaire postcolonial, soit les « cultivateurs », soit les « Africains », ce qui est assez révélateur.

Cette masse de la population va être obligée de travailler dans des conditions misérables dans les campagnes jusqu’à la fin du XXe siècle. C’est le phénomène que l’on appelle, pour reprendre le titre d’un important livre de Gérard Barthélemy, Le Pays en dehors. Une formule qui désigne la masse rurale pauvre, n’ayant pas accès à l’école, à l’alphabétisation, à la société urbaine, qui est celle de Port-au-Prince. Il y a d’un côté la « République de Port-au-Prince », de l’autre, « le pays en dehors », ceux qui sont à l’intérieur des terres, mais à l’extérieur de leur propre nation. Ces anciens esclaves refusent, dès le départ, de travailler contre salaire sur les plantations, où ils étaient esclaves précédemment… Or l’objectif des nouveaux dirigeants est de continuer la production sucrière pour l’exporter vers l’Europe et les grandes puissances ! C’est ainsi que démarre alors un processus essentiel pour comprendre Haïti : les anciens esclaves n’appliquent pas la loi qui les oblige à travailler et désertent les plantations pour aller s’installer dans les montagnes où ils défrichent les terres et créent une agriculture paysanne. Haïti est la seule société des Antilles où s’est constituée une véritable paysannerie.

Comment vivent alors ces nouveaux paysans ?

L’esclave haïtien, devenu paysan, s’installe avec sa famille sur une terre et la cultive pour subvenir à ses propres besoins. L’abolition de l’esclavage et de la colonie est synonyme pour cette masse rurale d’indépendance économique, d’autosubsistance. Les paysans ne produisent plus pour le marché, ou le moins possible. Ce système agraire unique a permis à la population de vivre pendant au moins un siècle et demi. Mais une croissance démographique extrême a engendré une surpopulation rurale telle que les paysans, devenus misérables avec leurs minuscules lopins de terre, ont dû fuir vers les villes. Or, l’infrastructure n’était pas pensée pour accueillir autant de personnes. Ils ont donc été obligés, pour une grande partie d’entre eux, de s’entasser dans des bidonvilles, et, pour d’autres, d’émigrer vers l’étranger. Le drame d’Haïti, c’est cette fracture dans la société entre une masse rurale misérable, à 80 % analphabète aujourd’hui, qui vit en dehors de la société, n’a pas accès à l’eau, aux soins, à l’école… et son élite dirigeante, branchée sur les grands réseaux mondiaux, qui a un pied aux États-Unis, au Canada, en France…

Quelles sont les autres conséquences de cette dichotomie entre l’élite et la masse rurale pour la situation politique du pays ?

La conséquence majeure c’est que, en Haïti, l’État n’existe quasiment pas. Certes, il y a un gouvernement, il y a même eu des gouvernements dictatoriaux et corrompus, au XIXe comme au XXe siècle, sous les Duvalier, puis Aristide, mais il n’y a toujours pas d’État : à savoir un État qui assure son rôle dans les domaines des infrastructures routières, des télécommunications, de l’assainissement, de l’électrification, et bien entendu des services publics pour la santé, l’école…

Toutefois, après plus de 200 ans d’indépendances, ce système politique est de plus en plus remis en causes notamment par les jeunes. L’émergence d’une nouvelle élite Haitienne avec une nouvelle vision du monde tarde encore.

Henry Beaucejour