le consensus est large en faveur d’une transition (avec mission prioritaire de s’attaquer au système d’impunité, le procès de PetroCaribe plutôt qu’en faveur d’élections lourdement téléguidé par TONTON SAM.

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Après la colère, le dégagisme. Des manifestations contre la vie chère aux appels à la démission du président, Jovenel Moïse, le large mouvement de contestation né en Haïti il y a deux ans et demi tient le coup — sous le radar de nos médias. Mais pour combien de temps encore, vu le climat de plus en plus pourri de violence et d’impunité ? Et vu l’indolence des acteurs internationaux ?

Haïti est en proie à une nouvelle crise depuis que le Parlement a cessé de fonctionner en janvier 2020, laissant le Président reporter les élections et gouverner par décret. En réponse, de grandes foules ont afflué dans les rues, faisant écho aux demandes de l’opposition réclamant la démission de M. Moïse.

« Seul un renouveau démocratique, résultant de la tenue rapide d’élections crédibles, transparentes et participatives, peut donner à Haïti l’occasion de surmonter sa crise politique prolongée », a déclaré Mme La Lime devant les membres du Conseil de sécurité.

Cela permettrait à la société et aux dirigeants haïtiens de concentrer leur attention sur la mise en œuvre des réformes économiques et de gouvernance qui sont nécessaires pour remettre le pays sur la voie du développement durable, a-t-elle ajouté.

Les frustrations sont exacerbées par le scandale autour de PetroCaribe, ce programme censé financer le développement d’Haïti avec le soutien du Venezuela, mais dont il s’avère que les fonds accumulés à hauteur de 2,5 milliards de dollars entre 2008 et 2018 ont été massivement détournés.

Sur Internet, la contestation se cristallise cet été-là autour des jeunes « petrochallengers », un mouvement parti un peu par hasard de Montréal qui mènera à la formation d’un groupe militant (Nou Pap Domi — Nous ne dormons pas), qui, se radicalisant, revendique un « changement de système ». Début 2019, la colère populaire grandit encore avec la publication du premier de trois volets d’un rapport de la Cour des comptes, à Port-au-Prince, sur le scandale PetroCaribe, dans lequel sont épinglés une quinzaine d’anciens ministres et de hauts fonctionnaires, de même qu’une entreprise qu’avait dirigée Moïse avant de devenir président. Le troisième volet, publié il y a quelques mois, n’est pas moins accusateur.

Le spécialiste belge Frédéric Thomas compare l’ampleur de ce mouvement social au brasier qui a mené en 1986 au renversement de la dictature de Duvalier. Cependant que Moïse s’accroche avec le soutien de la communauté internationale, dont le Canada, et « une frange minoritaire de l’oligarchie locale ».

Haïti est à l’heure actuelle en proie à une dérive autoritaire du gouvernement et à une détérioration alarmante de la situation sécuritaire. Les gangs sont devenus plus visibles et organisés et le sentiment que le pouvoir les instrumentalise est prégnant. Au moins quatre massacres ont été commis dans les quartiers populaires de la capitale, dont le plus meurtrier fut celui de La Saline, en novembre 2018, avec 71 morts. Des enquêtes ont évoqué un « massacre d’État ». Il n’y a pas eu de procès. Entre janvier et juin 2020, l’ONU a documenté 159 assassinats, tous reliés à la violence des gangs. Le 28 août dernier, c’est le bâtonnier du barreau de Port-au-Prince qui a été assassiné. Peu doutent que le pouvoir n’y soit pas mêlé. Tant et si bien que les « appels au dialogue » de M. Moïse n’ont jamais été aussi peu crédibles.

La « communauté internationale » joue depuis longtemps un rôle démesuré en Haïti. Qu’elle s’en serve donc à bon escient. À soutenir des cliques par réflexe colonialiste, à déclarer légitimes des exercices électoraux frauduleux, à ne critiquer M. Moïse que du bout des lèvres et à penser qu’elle peut faire la sourde oreille à un peuple qui ne demande qu’à décider de son sort par lui-même, les acteurs internationaux se trouvent à avoir une grande part de responsabilité dans les blocages qui empêchent Haïti de jeter les bases d’une saine transition démocratique.

D’aucuns, comme le sociologue Jean-Claude Icart, de l’organisation québécoise Concertation pour Haïti, voient en Joe Biden une lueur d’espoir, même si républicains comme démocrates n’ont jamais eu face à Haïti d’autre logique qu’impérialiste.

Les représentants du Canada de l’influent « Core Group », composé des ambassadeurs des États-Unis, de la France, de l’OEA, de l’ONU et de l’Espagne, à Port-au-Prince, ont offert à Moïse un important appui diplomatique. 

Les Haïtiens ne dorment pas, en effet : le consensus est large en faveur d’une transition plutôt qu’en faveur d’élections. Si la classe politique haïtienne est globalement discréditée, ce qui est indéniable, il se trouve encore au sein de la société civile et de l’opposition politique sociale-démocrate des forces dispersées, certes, mais sur lesquelles il est possible de bâtir. Dixit la sociologue Sabine Manigat, dans une entrevue au Monde remontant à novembre 2019.

C’est aussi ce pour quoi milite M. Icart, à qui nous parlions la semaine dernière : la mise sur pied pour deux ans d’un gouvernement de transition, avec mission prioritaire de s’attaquer au système d’impunité, de faire le procès de PetroCaribe et celui des responsables des massacres. Bref, de s’attaquer à l’injustice dans toutes ses acceptions.