Le pays qui veut respirer : Ce peuple récalcitrant, avec une certaine fierté.

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«On ne parle d’Haïti à l’étranger que si on en dit du mal, le plus souvent», avance Yanick Lahens, lauréate du prix Femina 2014 pour son roman intitulé Bain de lune«C’est un pays qui a du mal à entrer dans les modèles de la modernité, socialiste ou capitaliste. Mais en même temps, il se trouve en Haïti une sorte de défiance qui est presque structurelle» et qui en assure la survie.

Ce peuple est récalcitrant, observe-t-elle avec une certaine fierté. «C’est peut-être ce qui le sauve jusqu’ici malgré tout.» Ce pays résiste en effet à sa division perpétuelle entre deux systèmes, entre deux mondes. «Il manque un contrat social. Il faut trouver des passerelles», dit cette écrivaine aux manières élégantes alors que nous sommes attablés devant un grand verre de jus de fruits frais.

Quel avenir pour Haïti ? «J’ai arrêté de faire des pronostics au sujet d’Haïti», dit pour sa part Raoul Peck, président de l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son (FEMIS) à Paris et critique acerbe des politiques de développement auxquelles est soumis Haïti, son pays natal. Peck a grandi au Congo, en Allemagne et aux États-Unis. Il a accepté de devenir ministre de la Culture d’Haïti alors qu’il enseignait le cinéma à l’Université de New York. Ministre de la République, il le sera de 1995 à 1997. Et cela ne lui manque pas du tout.

«J’ai beaucoup plus d’armes comme cinéaste que comme ministre», affirme Raoul Peck à l’occasion d’un entretien en tête-à-tête après qu’il eut livré une conférence dans l’amphithéâtre de la bibliothèque de la Fokal, à Port-au-Prince. Il est venu parler de la réédition d’un essai politique préfacé par son ami écrivain Russell Banks.

En 2013, Peck a lancé Assistance mortelle, un documentaire qui prend le cas d’Haïti comme exemple des ratés des politiques de développement imposées de l’étranger.

Déferlement

À la suite du tremblement de terre du 12 janvier 2010 et des milliers de morts qu’il provoque, c’est au tour du séisme de l’aide humanitaire de déferler, raconte Peck.

«À la suite de cette catastrophe, il y a eu en Haïti un moment d’illusion puisque tous étaient soudain égaux dans la misère. Puis on a eu affaire à une machine qui est arrivée. Des gens jetaient de l’eau en bouteille et des denrées venues d’ailleurs du haut de camions, comme si ce n’était pas l’occasion de développer les ressources locales et qu’on venait plutôt tuer ce qui fonctionnait encore. L’un des résultats les plus visibles est la résultante politique de cette aide. J’ai filmé la réunion où Edmond Mulet offre un avion à René Préval. Un représentant de l’ONU qui propose un avion à un président démocratiquement élu!»

C’est aussi ça, à son sens, le scandale de l’aide humanitaire en Haïti : tous les organismes en place se comportent souvent comme si l’État n’était pas nécessaire, au point de contribuer à le déstructurer davantage.

Nettoyer les ordures

Peck cite volontiers Karl Marx. Devant ses jeunes auditeurs, il répète qu’il existe une différence énorme entre l’oeuvre de Marx et ce qui en a été fait.

«Le monde capitaliste est plus puissant aujourd’hui qu’en son temps parce qu’on ne peut plus expliquer qui est derrière la finance. Je suis plutôt de gauche, mais ce n’est pas satisfaisant comme explication aujourd’hui. Le problème des détritus dans la rue n’est pas un problème de gauche ou de droite.» Mais reste que sa solution peut être envisagée par des services publics ou par une gestion privée. En attendant, ni l’un ni l’autre ne semblent au service d’Haïti. Port-au-Prince croule sous le poids de montagnes de déchets tandis qu’un jeu électoral se poursuit, bien que dénoncé par nombre d’intellectuels pour tricheries.

Le jour, dans les quartiers près de la mer, des cochons en liberté plongent leur groin dans les détritus sans jamais parvenir à les faire disparaître. La nuit, on met le feu à des amoncellements d’ordures accumulés au bord des routes, dans l’espoir vague qu’au-delà des désagréments causés par la fumée acre on parviendra peut-être à se dégager de cette catastrophe écologique. Rien n’y fait.

Questions de structure

«À Haïti, les structures ont été cassées, sauf l’Église, insiste Raoul Peck. Et encore! Duvalier avait même le pouvoir de nommer les prêtres… Il n’y a pas de formules toutes faites pour l’avenir d’Haïti. Il faut commencer à réfléchir. Il ne s’agit pas d’avoir des recettes. Un engagement citoyen devrait être naturel. Or il ne l’est pas en Haïti.»

Pourquoi ? «Le manque de structures est le grand problème dans le pays. Il n’existe pas suffisamment d’institutions. Sur le plan politique, quoi qu’on en pense, il existe ailleurs des clubs socialistes, communistes, catholiques, des associations de jeunesse où vous pouvez vous retrouver, vous former, agir. Toutes ces structures peuvent permettre d’agir, de vous organiser. Elles permettent d’apprendre à étudier un texte, à parler en public, à comprendre comment il faut s’organiser.»

En attendant, malgré des moyens limités, au milieu de tensions constantes et extrêmes, Haïti compte un nombre impressionnant d’artistes de très haut niveau, peintres, sculpteurs, écrivains, cinéastes, danseurs.

«Si on produit autant sur le plan artistique, c’est peut-être pour respirer, pense Yanick Lahens à voix haute devant moi. Il y a une telle tension permanente ici que l’art apparaît comme un exutoire.»

Tout bouge

Dany Laferrière me raconte en riant la première visite d’Haïti d’un de ses amis québécois. «Je comprends, m’a-t-il dit, pourquoi le Québec ne sera jamais indépendant. Ici, l’histoire se lit dans la rue, avec tous ses héros. Ce n’est pas la statue de Duplessis, à Québec.»

Tout de même, les écarts de perception à l’intérieur même d’Haïti tiennent de l’écartèlement. «Je n’ai jamais vu des riches comme ici à Montréal», dit Laferrière, fils d’un ancien maire de Port-au-Prince. Des maisons immenses, des palais, la démesure accrochée aux hauteurs de la ville. «J’ai vu quelqu’un qui a fait entrer la montagne dans son salon. La montagne est intégrée à son intérieur sans que cela paraisse prendre de l’espace.»

À la différence de beaucoup d’intellectuels, Yanick Lahens vit toujours en Haïti, bien moins écartelée que d’autres entre un fort attachement à une culture européenne et une culture populaire. «On est toujours en plein bovarysme culturel en Haïti, bien que le français cède du terrain, dans les milieux populaires, au profit de l’anglais. Il n’y a pas d’inhibition à parler anglais, alors que le français équivaut encore ici à un statut social.»

Pour l’écrivaine Marie-Célie Agnant, il importe de ne pas perdre de vue de «quel côté du monde vous êtes nés» lorsqu’on vient d’Haïti. À son sens, «l’indépendance d’Haïti a été brouillée. Mais il faut voir ce que l’absence d’indépendance donne ailleurs dans les Caraïbes pour comprendre qu’il vaut mieux être pauvre et ne pas avoir trop de chaînes dans sa tête.»

«En Haïti, les histoires politiques sont toujours d’un autre ordre» que celui auquel on est habitué, explique Dany Laferrière tandis que nous nous rendons ensemble à l’excellente librairie La Pléiade. «Je n’ai plus la maîtrise de ces codes. Mais je sais que tout finit toujours par s’arranger.»

Jean-François Nadeau