Loterie en Haïti: plusieurs saints à qui se vouer

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LOTERIE, CAP HAITIEN, HAITI. (Photo by Jean-Leo DUGAST/Gamma-Rapho via Getty Images)




En Haïti, le secteur de la loterie est très achalandé. Les différentes banques de loterie qui pullulent à chaque coin de rue peuvent en témoigner. De potentiels numéros gagnants, les amateurs de la loterie en ont souvent, et squattent les banques plusieurs fois durant la semaine. Il existe plusieurs processus pour dénicher ces numéros: des calculs inventés, des songes interprétés, des relevés de plaque d’immatriculation, des nombres sur un billet d’argent, pour ne citer que ceux-là. Cependant, outre ces procédés, il y a aussi la demande faite aux saints dans les églises.

En lien avec les fêtes champêtres

Tel un rendez-vous avec les saints-patrons des paroisses, les pèlerins guettent les fêtes patronales comme ils le feraient pour leur anniversaire. Aussi, autant ils sont à l’affût de la moindre célébration patronale, autant ceux qui tiennent les banques de loterie attendent ces célébrations. L’affluence sera en effet plus dense un 21 janvier que les autres jours du mois; pour la simple et bonne raison que c’est la fête de la saint patronne Altagrace. “Lè fèt altagras, nou pa gen men pou n vann bòlèt” avoue Marcel qui tient une banque de loterie à la rue Capois. C’est un investissement des deux côtés. Pour les acteurs qui viennent s’approvisionner en 12-21, c’est une aubaine si leur billet fait partie des numéros gagnants. D’autre part, s’il en est autrement, cet investissement profite aux “machann bòlèt”, comme on les appelle ici en Haïti. “Se on ris li ye pou nou k ap vann bòlèt la; se pa on grenn moun k ap jwe, men on bann ak on pakèt. Lè boul la sòti, se on gwo tou vid ki genyen nan fon nou on sèl kou” continue Marcel.

Ceux qui surveillent les “fèt chanpèt” n’attendent parfois pas la date même de la célébration pour tenter leur chance avec le potentiel numéro gagnant. Il y a ceux qui s’y mettent dès le début du mois, ceux qui commencent à jouer dès le premier jour de la neuvaine (Série de neuf jours de prière organisée en prélude aux fêtes patronales) ou encore la veille de la fête. “Alaverite, boul la pa gen on lè egzak l ap sòti vre. men semèn nevèn nan ak jou fèt la, nou pa ka rate l. Voilà ce que nous apprend une jeune femme, habituée de la loterie. Junie, s’appelle-t-elle. cette dernière avoue avoir eu environ 100 000 gourdes de sa mère “Notre dame du perpétuel secours” dont la fête est célébrée le 27 juin. “Se pa t jou fèt la; men premye jou nevèn nan” relate-t-elle.  “Li toujou bon pou w suiv boul la” explique Junie sans embages. Par “suiv boul”, les amateurs de la loterie entendent continuer à miser chaque jour sur un numéro, croyant fermement que ce dernier fera partie des trois nombres  gagnants de la soirée.

Gagner à la loterie: une résultante des demandes faites aux saints

Pour certains, il n’est point besoin d’attendre les fêtes. “Bib la di mande wa jwenn; lè n pale ak sen yo, yo tande” nous explique Manno, un riverain de Delmas qui avoue présenter souvent des requêtes auprès d’Altagrace. Après une messe, au cours des pèlerinages, ou juste en cas de besoin, les églises reçoivent assez souvent la visite d’individus dont le but est de recevoir des saints patrons de ladite église, de potentiels numéros gagnants à la loterie. Par une prière, ou encore par ce qui pourrait sembler une conversation entre les concernés, une requête est formulée. Dépendamment du saint patron de l’église où la requête a été formulée, celui qui en a fait la demande joue le numéro correspondant. “Mwen menm m pa bezwen fè anpil pale, depi m pase devan legliz la, m fè siy lakwa sèlman, manman an pa ka pa sèvi avè m pou jounen an” continue Manno.

Une relation d’une nature familiale semble exister entre les deux parties, On les voit en effet devant l’icône, ou encore la statue représentant un saint, s’adressant à lui comme un bon ami. Il y en a même qui prétendent que la pratique veut que pour que les requêtes soient prises en compte, il faut insulter son “interlocuteur”. C’est donc ainsi qu’on entendra des individus traiter les statues de tous les noms, sous prétexte que c’est la meilleure technique d’approche.

D’autres pour leur part, ne s’exhibent pas. Ils préfèrent comme seuls témoins de leur demande, leur chambre et la faible lumière de leur bougie. C’est ce que préfère Annette, fidèle de la paroisse Exaltation de la Sainte Croix. “M pa bezwen deplase pou m pala sent kwa. M gen balèn mwen, depi m bezwen fè demand mwen, m antre nan chanm mwen, mwen fè l”. D’autres vous parleront aussi des révélations; “Yo vin ba yo boul la nan dòmi”. Pour cela, il suffit de voir en songe, une église, un groupe de fidèles réunis, ou l’image du saint, pour l’interpréter comme une révélation, une occasion de gagner au loto.

Le butin se sépare; le saint aura sa part

Toute requête formulée et exécutée doit être récompensée. Voilà une loi tacite qui semble-t-il régit le rapport entre les amateurs de borlette et les saints. Ces derniers inspirent le/les numéro (s) gagnant (s), celui qui en a fait la demande gagne, et l’argent doit être partagé. Comment? Donner une somme à ladite église en offrande ou encore, offrir un bouquet ou une gerbe de fleur au saint. (A l’église) Certains te diront même qu’il leur est révélé en songe l’endroit où ils doivent déposer l’argent oui ce qu’ils doivent offrir en signe de gratitude. “Si w pa sèvi a sen an lè w genyen, ou ka pa wè sa w fè ak lajan sa wi. Ou pa dwe engra” révèle une source. Comme quoi, la relation fidèle, loterie et saint, serait un cercle vicieux: plus tu gagnes, plus tu es reconnaissant, plus tu en reçois davantage.

Alors, amateurs de loterie, vous proposerez quels numeros pour ce soir?