On ne combat pas une dictature avec des outils démocratiques.Il faut un bras de fer pour rendre le dictateur incapables de gouverner

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Comment celui qui se fait appeler «Papa Doc» réussit-il à se maintenir au pouvoir depuis 1957? Ses Tonton Macoute ont physiquement éliminé la plupart de ses concurrents, comme ils avaient assassiné en août 1958 les deux frères de Clément Jumelle, qui lui-même mourut à l’ambassade de Cuba où il s’était réfugié En juillet dernier, les frères Barbot, dont l’un d’eux avait été le chef des Tonton Macoute, étaient eux-mêmes tués dans le maquis par les forces de l’ordre. Adversaires déclarés du dictateur dès son accession au pouvoir, ou hommes de main du «leader spirituel de la nation haïtienne», on ne compte plus ceux qui, en quelques années, ont été sacrifiés.

Diverses tentatives de le renverser ont échoué. Les commandos venus de Cuba ont été exterminés par le même général Cantave qui, au début d’août, débarquait dans le pays avec deux cents ou trois cents hommes qui paraissent avoir échoué à s’implanter solidement. Le 29 juillet 1958, une opération encore plus audacieuse fut à deux doigts de réussir : accompagnés de cinq policiers américains (Blancs) de Miami, trois officiers de l’ancien dictateur Magloire (les lieutenants Perrignan, Pasquet et Dominique), venant des Etats-Unis, réussirent à s’emparer pendant quelques heures de la principale caserne de la capitale, proche du palais présidentiel, et M. Duvalier s’apprêtait à prendre la fuite lorsqu’il apprit qu’il n’avait affaire qu’à huit hommes : les cinq Blancs et les trois mulâtres furent massacrés, ce qui provoqua un petit incident diplomatique avec Washington, bien vite effacé par la livraison de blé prélevé sur les surplus agricoles américains.

Il est fort douteux que l’aventure du général Cantave puisse réussir. Ses hommes n’ont pas mené à bien l’opération éclair dont ils avaient rêvé, et les survivants tiennent le maquis. Mais, grâce au Vaudou, M. Duvalier s’est acquis le soutien de la population : les prêtres de ce culte sont ses meilleurs agents, et une mystérieuse solidarité mystique condamne à l’échec quiconque lui reste étranger.

L’Eglise catholique s’est vainement heurtée à cette force étrange. Alors que deux prêtres participaient aux premiers cabinets ministériels de M. Duvalier, celui-ci fit expulser un prêtre français qui avait célébré les obsèques de Clément Jumelle. Deux autres prêtres français qui dirigeaient le journal la Phalange subirent plus tard le même sort. Puis ce fut le tour de Mgr Poirier, archevêque de Port-au-Prince, accusé d’avoir versé des fonds aux «communistes». L’évêque auxiliaire fut exilé, puis l’évêque de Gonaïves, puis d’autres prêtres encore.

Notez que Gene Sharp insiste sur l’idée d’actions disciplinées et de stratégies intelligentes, et non pas d’actions dans tous les sens comme les leaders haitiens disent souvent au peuple de faire en appelant chacun à « prendre ses responsabilités » de son côté et dans son coin (sans toutefois dire lesquelles), donc sans un minimum de mots d’ordre et de coordination des actions de résistance (par conséquent, sans stratégies avec des plans A, B, C, etc.), tout le contraire de ce que Gene Sharp recommande.

Ce que Gene Sharp veut dire par combat discipliné, c’est :

1) des leaders jouissant de légitimité (qui peuvent mobiliser les masses et que le peuple, donc, écoute) et assumant avec détermination les conséquences individuelles et collectives du chaos et de l’ingouvernabilité causés par l’insurrection qu’ils auront eux-mêmes déclenchée et commanditée ;

2) des mots d’ordre clairs de la part de ces leaders et, donc, un minimum de coordination et de suivi stratégique qui tracerait le chemin de la lutte pour tous et par tous, permettant par la suite, et seulement par la suite, au reste du peuple non encore engagé de s’engouffrer dans le sillage de ces lignes directrices en vue d’actions efficaces s’inscrivant dans la complémentarité de ce que les uns et les autres pourraient, dès lors, mener « chacun dans son coin » dans le cadre d’un effet boule de neige escompté. Dans ce contexte, c’est le mot d’ordre des leaders qui fournit, dès lors qu’il est lancé sans contradictions et sans états d’âmes, les paramètres de la lutte à mener et le peuple, une fois bien édifié sur ce que ses leaders attendent de lui, répond efficacement présent. Ceci évite au combat d’aller dans tous les sens, ou d’aller dans des directions contre-productives qui pourraient remettre en cause la possibilité du changement souhaité.

Je dis donc tout simplement, à la suite de ces conclusions fortes de Gene Sharp, que la logique d’opposition, surtout d’opposition contre une dictature, n’a jamais été poussée jusqu’au bout en Haiti où les leaders sur le terrain ont souvent été hors-sujet en croyant abattre la dictature gabonaise avec des outils politiques dignes d’un pays démocratique (élections perdues d’avance, recours légaux perdus d’avance, interpellations accueillis avec mépris par le pouvoir, communiqués de presse et appels à l’ONU sans effets, et j’en passe). Nos leaders semblent ainsi avoir oublié qu’on ne combat pas une dictature avec des outils démocratiques cadrant avec les principes d’une nation démocratique. C’est soit on considère qu’Haiti est une démocratie, auquel cas on se tait et on laisse les criminels en faire ce qu’ils veulent, soit on considère qu’Haiti vit sous la dictature, auquel cas on organise l’insurrection pour évincer ce régime par tous les moyens. La logique d’opposition, donc, c’est-à-dire celle qui vise à la fin de la dictature et à un changement de régime par tous les moyens, est désormais la seule voie qui s’offre à nous, haitiens de tous âges, mais surtout haitiens de la génération née après 1986, qui se doivent aujourd’hui de s’organiser pour mener cette logique d’opposition à son terme.

Sans cela, toutes les convivialités et approximations politiques qui, depuis tantot, entretiennent le flou et la confusion quant au désir de l’opposition de vraiment changer les choses, auront, hélas, contribué à donner l’impression sur le plan international que le Haiti est une démocratie puisque le régime laisse apparemment ses opposants se réunir, lancer des communiqués de presse, s’exprimer dans les médias, utiliser leur propre télévision pour parler au peuple, faire le tour du pays à parler aux citoyens, tenir des meetings , etc. A la fin, c’est le dictateur Jovenel moise qui en sortira non seulement grandi, mais renforcé, comme c’est d’ailleurs déjà le cas avec les tergiversations d’une opposition incapable, de se constituer en alternative crédible.

Le mouvement « Ça suffit comme ça » actuellement en activité en Haiti constitue à ce titre, et pour le moment, le seul effort susceptible, grâce à l’unité savamment obtenue et orchestrée par lui au sein de l’opposition, d’offrir au pays une des rares opportunités qui aient jamais été offertes aux Haitiens de changer radicalement de régime, pourvu que ses leaders veuillent bien, comme je l’ai recommandé , radicaliser et politiser davantage ce mouvement et l’orienter dans une optique de changement par tous les moyens, en profitant justement de cette période pour mobiliser les Haitiens vers un changement sans fards. Sans cette radicalisation, et sans une stratégie insurrectionnelle idoine, le pays se retrouvera définitivement, dans une impasse politique, avec une opposition cruellement affaiblie, et un dictateur triomphant. L’élection et le referendum ne doivent donc pas se tenir si les Haitiens veulent se donner la chance d’une opposition forte et d’une éviction de Jovenel Moise.

Comme je l’ai toujours dit, Haiti ne changera que par une stratégie d’opposition basée sur le principe de l’ingouvernabilité, c’est-à-dire le déclenchement d’un bras de fer qui utilisera tous les moyens possibles pour rendre le dictateur incapables de gouverner Haiti. Et dès lors que cette ingouvernabilité sera avérée, la communauté internationale, l comprise, sera forcée à la seule conclusion qui ait alors un sens : Les criminels doivent partir.

Voilà pourquoi Gene Sharp ajoute : « Quand la dictature doit faire face à une force solide, sûre d’elle-même, dotée d’une stratégie intelligente, avec des actions disciplinées, courageuses et vraiment puissantes, elle finira par s’écrouler. (…) La libération des dictatures dépend finalement de la capacité des peuples à se libérer eux-mêmes. »

Bien que son régime ait survécu à tous les coups dirigés contre lui, M. Duvalier s’inquiète de son avenir. Les Etats-Unis, sans l’aide desquels il ne peut pas équilibrer son budget, lui couperaient les subsides s’ils disposaient d’une formule de rechange. Aucun gouvernement d’Amérique latine n’est disposé à le soutenir. Un appel du pied au général de Gaulle — au nom de la solidarité de langue et de culture — est resté sans effet concret. Très isolé, M. Duvalier cherche désespérément une issue.

C’est sans doute pourquoi, dès que fut annoncée l’expédition dirigée par le général Cantave, le gouvernement de Port-au-Prince, pour faire diversion, accusa la République Dominicaine d’avoir été complice du débarquement. Cette accusation n’a pas convaincu les pays membres de l’Organisation des Etats américains, qui ont paru plus sensibles aux protestations et aux démentis de Saint-Domingue. En effet, issue des premières élections libres après trois décennies de dictature de Trujillo, le gouvernement du président Juan Bosch, pris entre les oppositions de droite et de gauche, n’avait aucune raison d’ajouter à ses difficultés intérieures en soutenant une tentative qui, si elle avait réussi, ne lui aurait rien apporté et qui, si elle échouait, ne pouvait que créer un incident diplomatique servant la cause, à l’intérieur, de ses adversaires politiques.

A quelle conclusion aboutira la commission d’enquête de l’O.E.A.? Il est probable qu’elle cherchera à éviter toute difficulté qui pourrait porter atteinte à son propre prestige. Les délais multiples qu’elle s’est accordés depuis quelques semaines ne permettent pas de prévoir, de sa part, une attitude très nette. Mais il est douteux que la manœuvre de diversion tentée par M. Duvalier assure son régime sur des bases plus durables, car l’assassinat, la terreur et la corruption sont de moins en moins acceptables aux yeux de Washington, qui dira le dernier mot en cette affaire.