On ne règle pas une crise politique aussi complexe avec des élections …qui vont reproduire le même système.

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Dans les crises politiques, le plus difficile pour un honnête homme n’est pas de faire son devoir, mais de le connaître dixit Louis de Bonald

Le peuple Haïtien ne fait plus confiance aux partis politiques, aux politiciens et au gouvernement actuel. Les recevoir ainsi, avant de s’adresser aux Haïtiens, est une forme de provocation. Outre cet aspect politique, sécuritaire , la situation socioéconomique exige du gouvernement des réponses, des annonces.

Quand vous avez une population dont la taille double tous les 25 ans, vous êtes obligé de créer de l’activité, de créer des emplois et de générer des revenus. Et donc, vous avez l’obligation d’avoir une monnaie qui soit au service du financement de l’économie et donc de sa transformation structurelle. Le pragmatisme doit être au cœur des politiques économiques du pays.

Nous reprenons en fait un héritage d’indépendance que nous voulons faire aboutir. C’est une urgence eu égard à la démographie haitienne qui est une démographie très dynamique.

Les prix flambent et 4,6 millions d’Haïtiens pourraient se retrouver en situation d’insécurité en mars 2022. Si dans la zone métropolitaine la malnutrition enfantine augmente, des ONG, comme Food for the poor ont vu les demandes d’aide alimentaire augmenter également. « Grangou a serye nan peyi a », témoigne monseigneur Ogé Beauvoir.

Pour les ménages qui dépensent presque 50 % de leurs budgets « en produits alimentaires et boissons non alcoolisées », c’est la soupe à la grimace avec un taux d’inflation annuel atteignant les 24,6 % en novembre 2021. En plus des prix qui grimpent, sur fond de dépression économique et d’appauvrissement de la population, l’insécurité alimentaire qui touche 4,4 millions de personnes, dont 1,2 million en « situation d’urgence alimentaire », pourrait s’aggraver. « A partir de mars 2022, il est possible d’avoir 4,6 millions d’Haïtiens en situation d’insécurité alimentaire », prévient tout de go l’agronome Jean Harmel Cazeau, responsable de la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA), interrogé par le journal Le Nouvelliste, mercredi 19 janvier 2022.

Sans détour, Bruno Lemarquis, représentant spécial adjoint du secrétaire général des Nations unies (RSASG) et coordinateur résident et humanitaire en Haïti, interrogé fin décembre par le journal Le Nouvelliste, a confié que 46% de la population haïtienne aura besoin d’une aide humanitaire en 2022. C’est une augmentation d’environ 10%, avait-il souligné. Les chiffres concernant l’insécurité alimentaire continuent d’augmenter, avait indiqué Bruno Lemarquis. « La question de la sécurité alimentaire est complexe. C’est un symptôme, une manifestation de tous les autres problèmes, qu’ils soient politiques, sociaux, économiques… », avait ajouté le coordinateur résident et humanitaire en Haïti. La sécurité alimentaire, avait-il renchéri, est également liée en Haïti à des questions économiques et à des questions plus fondamentales d’organisation du marché, du modèle économique haïtien.

Grangou serye

Sur le terrain, au contact elles aussi de la réalité, des institutions caritatives voient venir ce « grangou serye ». L’ONG Food for the poor, qui fournit une assistance alimentaire à plus de 3 millions de personnes en Haïti via plus de 2 000 institutions, dont des écoles, des orphelinats, des paroisses, des missions, des organisations communautaires, des hôpitaux, a observé une augmentation des demandes d’assistance alimentaire, a révélé son responsable, Mgr Ogé Beauvoir, mercredi 19 janvier 2022. « Les demandes ont augmenté de 30 %. C’est inquiétant », a fait savoir au journal Mgr Ogé Beauvoir, responsable de cette ONG. « Il y a de plus en plus de gens dans la précarité alimentaire. Les choses ont empiré », a-t-il expliqué, ajoutant en créole : « Grangou a serye nan peyi a. » « Les gens n’en peuvent plus », a soutenu Mgr Ogé Beauvoir. La situation est très compliquée dans le Nord-Ouest, le Nord-Est et dans la presqu’île du Sud, frappée par le séisme du 14 août 2021, a-t-il souligné.

Comme souvent, les plus vulnérables souffrent. Dans cette catégorie, figurent les enfants. Le centre de référence de traitement de la malnutrition en externe des centres Geskhio qui reçoit des enfants de Port-au-Prince, bas-Delmas, Cité Soleil, Carrefour a « observé une augmentation notable » de la malnutrition chez les enfants. « Il y a une augmentation significative du nombre d’enfants souffrant de malnutrition de 0 à 5 ans », a confié au journal Le Nouvelliste le Dr Vanessa Rouzier, responsable de la pédiatrie aux centres Gheskio, mercredi 19 janvier 2022.

Pour le commerce, la situation n’est pas encourageante. Les prix continuent d’augmenter. Les coûts du freight augmentent. Sur le plan local, la douane augmente les taxes sur le freight. Cela aura un impact sur les prix de beaucoup de produits de première nécessité qui continuent d’augmenter, a ajouté Manuel Desquiron, trésorier de la Chambre de commerce et d’industrie de l’Ouest (CCIO). Il craint l’impact de tout ça sur la capacité de la population à consommer, a-t-il poursuivi, soulignant que la situation, sans intervention des dirigeants, peut potentiellement déboucher sur des heurts. « Cela nous pend au nez », a souligné Manuel Desquiron.

Oui, mais…

« La hausse des prix peut donc être une condition nécessaire mais non suffisante pour déclencher de nouvelles émeutes. Ce qui est sûr, c’est que les conditions de vie des ménages haïtiens sont bien pires en 2022 qu’elles ne l’étaient en 2008 », a confié Dr Thomas Lalime, chroniqueur au journal Le Nouvelliste. « Si la hausse des prix des produits en 2022 demeure supérieure à celle de 2008, je recommanderais la prudence par rapport à d’éventuelles émeutes de la faim en 2022. La raison est très simple. Les émeutes de la faim de 2008 comportaient une composante politique indéniable. On se rappelle que lors de la séance d’interpellation du Premier ministre Jacques Édouard Alexis à la suite desdites émeutes, au Palais national, le président René Préval rencontrait les grands importateurs de riz. Tout semblait indiquer que le président Préval avait déjà abandonné le Premier ministre Alexis. Il est donc difficile de savoir si les émeutes de 2008 étaient davantage liées à la politique qu’à la hausse des prix », a expliqué le Dr Lalime. « Le 3 avril 2008 ont éclaté dans la ville des Cayes des protestations violentes contre la vie chère. Ces manifestations se sont poursuivies et étendues dans la capitale haïtienne et dans d’autres villes. Il y avait eu des morts et des blessés. Il avait fallu l’intervention des Casques bleus de l’ONU pour éviter des dérapages beaucoup plus sanglants. En mars 2008, le mois précédent ces émeutes, l’Indice général des prix à la consommation (base 100 en août 2004) avait enregistré une augmentation mensuelle de 4.5% par rapport à février 2008. En glissement annuel (par rapport à mars 2007), le taux d’inflation était de 16.3%. En novembre 2021, le taux d’inflation mensuel (par rapport à octobre 2021) s’élevait à 4.7 % et le taux d’inflation annuel, c’est-à-dire par rapport à novembre 2020, était de 24.6 %. Pour le mois d’octobre 2021, ces augmentations mensuelle et annuelle étaient respectivement de 4.6 % et de 19.7 %. Dans les deux cas, les taux d’inflation mensuel et annuel en 2021 sont supérieurs à ceux observés en avril 2008 », a rappelé le Dr Thomas Lalime.

Or, le PM Ariel Henry donne l’impression d’ignorer cette réalité. À cela s’ajoutent les kidnappings ,les crimes , la misère ,l’insécurité et les crises régionales auxquelles les Haïtiens attendent des réponses. Mais au lieu de cela, il a préféré s’adresser d’abord aux partis politiques lesquels, aux yeux de la population, s’affichent dans l’optique de participer aux élections législatives .

Le plus problématique est que cela se passe au moment où il y a une volonté de réinvestir la rue. Pis encore, sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de haine sociale qui s’exprime et qui nous éloigne des traditionnelles revendications sociales. Ce sont autant d’ingrédients d’une explosion sociale qui sont réunis et qui démontrent aussi que l’action du chef de gouvernement n’est pas à la hauteur des enjeux.

Le gouvernement donne l’impression de poursuivre sa feuille de route…

Cette démarche n’est pas bonne du tout. Le Pm Ariel henry sait très bien qu’il est arrivé au pouvoir de manière illégitime, à travers des manoeuvres contestées. Il aurait pu se rattraper par la révision de la Constitution en instaurant un contrat social qui fait consensus parmi les Haïtiens. Or, cela ne s’est pas produit. Pis encore, la nouvelle Constitution n’a pas réglé le problème des équilibres des pouvoirs ; on ne s’est pas éloigné du pouvoir personnel. Bien au contraire.

Avant cela, nous avons assisté à un dialogue à sens unique. Le pouvoir a refusé d’offrir aux Haïtiens ce contrat social, alors qu’il a compris que le rejet de la population s’est exprimé soit par l’abstention, soit par le “non”. Or, on ne peut pas aller vers “une Haïti nouvelle” sans prendre compte de la majorité des Haïtiens. Il y a un fossé entre le peuple et le pouvoir.

Comment appréhendez-vous la suite ?
À mon avis, le processus actuel sera un effet domino d’échecs. Les processus sont interconnectés : dès lors qu’il y a eu échec de la présidentielle, du dialogue et de la révision de la Constitution, les élections législatives et locales seront forcément un échec.

On ne règle pas une crise politique aussi complexe avec des élections qui vont reproduire le même système. Je pense que le processus actuel se poursuivra de la même manière et engendrera les mêmes échecs tout au long du mandat de l’ancien président Moise Jovenel.

Absorber la colère populaire avec un changement de gouvernement est une continuation des politiques de bouc émissaire, car l’échec du gouvernement est un échec du système.

La situation actuelle représente une opportunité pour la majorité silencieuse pour s’organiser sous une direction politique non partisane et s’établir comme un front populaire alternatif.

Henry Beaucejour