QUE FAIRE FACE À LA MISÈRE DE LA GOURDE ? (2)

491

Comment ceci a-t-il pu en arriver là ?
Jusqu’en 1993, les clients des banques n’avaient pas de comptes dollars. Les nouvelles banques qui vont créer une compétition agressive dans le système naissent ou prennent extension pour la plupart durant la période du coup d’état. Au retour du Président Jean Bertrand Aristide en 1994 avec plus de dix mille hommes de troupe qui vont créer une pression extraordinaire sur le logement disponible et les services.  Les prix des loyers et autres vont grimper d’une part et d’autre part s’exprimer en dollars même dans certaines villes de province. Les nouvelles banques vont introduire les prêts en dollars à des taux nettement  alléchants que ceux en gourdes et lentement l’économie va se dollariser au vue et à la barbe des autorités de ce pays qui eux aussi ont tous leurs intérêts dans la cohabitation de facto de ces deux monnaies dans nos transactions. Si bien qu’au fil du temps la composition des portefeuilles des banques à un ratio supérieur en dollars qu’en gourdes. 

À la mi-juillet 2015, le total des dépôts bancaires se chiffrait à 181.8 milliards  (les deux monnaies confondues) avec une composante de  60.3 % en dollars et 39.97 % en gourdes. Tandis que le portefeuille prêt totalise dans les 2 monnaies 73.9 milliards avec une composante de 50.60% en dollars et 49.40 % en gourdes. 

L’ex président ARISTIDE avait confessé un désordre qu’il avait agréé afin de revenir terminer son mandat.  Pour ceux qui ont eu la curiosité de suivre les périples de la Grèce avec les institutions financières et l’Union Européenne,  ce désordre dont parlait l’ex président  n’était autre que ces plans infligés à Alexis STIPRAS comprenant notamment la vente au secteur privé des « assets » du pays, mise en place de certaines réformes et du même coup satisfaire les exigences du FMI ȧ savoir, une monnaie flottante au gré du marché.  Les adeptes de « Chicago boys » remportaient une victoire éblouissante.  Aristide revenait au pouvoir avec dans ses bagages un Lesly Delatour qui allait appliquer strictement le programme signé par le président réhabilité. Pour mieux faire passer ses idées, Delatour aimait avancer “pa gen sekrè nan fè kola”.  La liquidation des entreprises de l’état va être mise en œuvre et toutes les autres réformes qu’il va apporter dans le système. Si les transferts de la HATREXCO devaient atterrir à la Banque Centrale, dorénavant avec la libération de ce marché de change les principaux intermédiaires financiers captent à la source le montant des transferts évalués à près de 2 milliards de dollars. Cet argent reste dans leurs comptes en banque aux USA ou ailleurs et le produit en grande partie est remis aux bénéficiaires sous forme d’aliments et autres biens privant les ménages de la liberté d’utiliser leur argent selon leur désir et besoin réel. La portion remisée en monnaie est négociée à des taux nettement au détriment des bénéficiaires en comparaison aux taux effectivement appliqués.

Je me garderai de dénombrer les pressions que toutes ces transactions effectuées en dollar créent sur la demande de cette devise. Quant au passage à l’an 2000, la gourde menaçait de franchir le cap des 20 gourdes,  le gouverneur d’alors Fritz Jean  argumentait déjà dans les mêmes termes que le présent gouverneur.  Donc rien de nouveau sous le soleil et les mêmes outils qui n’ont pu rien empêcher en 15 années. Comment peut-on poursuivre une stratégie qui n’a donné aucun résultat en plus de deux décennies et au contraire n’empêche en rien la détérioration de notre monnaie ?  Si la production était naturellement le seul paramètre pour fortifier une monnaie, le yen chinois serait la monnaie la plus forte au monde bien que les USA se plaignent que la Chine dévalue volontairement sa monnaie au détriment des compétiteurs internationaux. Avant de revenir avec l’argumentation de la production nationale, interrogeons d’abord Bill Clinton et ses acolytes sur leurs manœuvres  souterraines. Nou ka lavé men siye atè an pèmanans. 

Il y a déjà trop de bénéficiaires intéressés dans la situation de dévaluation de la gourde haïtienne pour revenir au point de départ. Il n’est pas superflu de rappeler qu’au début du deuxième mandat du président de René Préval la gourde s’est fortifiée rapidement face au dollar mettant à panique les acteurs du secteur de la sous-traitance qui se sont réunis en urgence au palais et haranguer le président en présence des autorités monétaires et les banquiers que les exportateurs perdaient de l’argent. Un banquier zélé avait même innové pour renchérir que les bénéficiaires de transferts perdaient leur pouvoir d’achat. La politique a dû intervenir pour demander de freiner à ma connaissance la seule histoire d’appréciation naturelle de la gourde face au dollar en 30 ans. 


Les défenseurs du laisser-tomber la parité de notre gourde et de la laisser flotter au gré du marché, nous ont mené là où nous sommes et des décennies après il est temps de conclure qu’ils n’étaient pas bien inspirés ; car les résultats qu’ils ont anticipés par leur proposition ne se sont jamais matérialisés mais certains ont fait leur beurre et les détenteurs de cette manne de spéculation ne se laisseront pas faire. J’aurais mieux aimé qu’Haïti restât sur le même modèle qu’elle partageait avec les deux pays pris en comparaison: les Bahamas et la Barbade même si pour cela, elle devrait ajuster son taux de parité et une Banque Centrale seule détentrice des devises et autorisant les transactions qui réellement nécessitent un besoin en devise. Une Banque Centrale forte ayant le monopole de la gestion de la monnaie peut aisément contenir la valeur de la gourde quand nous considérons que les transferts de la diaspora dépassent les 2 milliards de dollars, les exportations 900 millions de dollars,  les réserves brute de change de la Banque Centrale avaient atteint près 2.3 milliard de dollars en 2012 sans compter le montant de l’aide internationale à côté des instruments de régulation qu’elle détienne pour  éponger les gourdes oisives du système. La facture commerciale se chiffrant autour de 4 milliards de dollars annuellement la banque si elle est forte a les moyens de remplir avec satisfaction sa mission constitutionnelle.  Mais au fil des années, suite aux lobbies des plus “doués” et des institutions internationales (n’oublions  pas encore la confession du président Bill Clinton devant le sénat américain et son rôle dans la détérioration de la production nationale de riz). Lesly Delatour a fini de transférer une fonction essentielle et souveraine de la banque centrale sous la forme d’un marché lucratif à des acteurs privés au comportement de prédateurs et de débridés qui eux aussi vont négliger leur fonction essentielle celle de faire de l’intermédiation bancaire. 
Voilà ce qui s’est passé en 30 années.  La détérioration n’est pas prête de s’arrêter et nous n’avons pas les moyens et le courage politique de revenir à ce que nous faisions.


A part le dilemme de la production, je n’ai pas considéré non plus l’argumentation des déficits budgétaires successifs pouvant causer aussi la décote de la gourde. Elle est très chère au FMI qui prescrit la même médication classique à tous ses « patients ». 

En guise de conclusion, je reconnais que le retour au point de départ serait réellement très pénible et risquer. Pour ce faire, il faudrait une volonté politique courageuse à nulle autre pareille. Trop d’intérêts seraient remis en question pour  doter à nouveau la Banque Centrale de son pouvoir souverain et sans faille pour la monnaie.

1) Il faudrait affronter le FMI avec toutes les conséquences de représailles qui s’en suivraient. Le FMI ne croît qu’en ses propres “guidelines ” et schémas. Je ne connais un interlocuteur haïtien assez coriace pour les convaincre,  obtenir gain de cause. Le FMI pactise avec l’économiste dont le son est accordé à son diapason. Pas d’autre son,  “son dépaman”  dans l’orchestre dit l’adage.


2) Les intérêts énormes des institutions financières (banques, bureaux de change etc.) seraient mis en jeux, car le plus fort de leur revenu est projeté sur leurs transactions de change . Ces dernières seraient seulement et dorénavant des intermédiaire de la banque centrale et gagneraient quelques centimes par transaction. Les Supermarchés et autres informels ne devraient plus s’adonner aux transactions de change sauf des agents autorisés et reconnus au service de la Banque Centrale.


3) Les transactions (dépôts, retraits, prêts, paiements,) sur toute l’étendue du territoire seraient exprimées et effectuer seulement en gourdes incluant les loyers, les paiements par cartes de crédit et toutes la kyrielle. 


4) Les demandes de devises  étrangères seraient autorisées exclusivement par la Banque Centrale qui en évaluerait l’opportunité. Cette dernière s’équiperait du personnel adéquat pour fournir en temps réel un tel service.

Un adepte suggérait dans ces temps de lobby en faveur des idées prônées par les « Chicago boys » que l’on gardait son pouvoir d’achat et son épargne dans la meilleure devise. Un souci et anticipation pareille ne seraient pas de mise quand le citoyen a la perception que sa banque centrale est forte, est au contrôle et a les moyens de sa politique.


 Voici ce que je crois que mes plus de trente années de service de banque m’autorisent à proposer, si nous voulons stopper cette chute aux enfers de la valeur de la gourde haïtienne qui n’est pas prête de s’arrêter.