Si Haïti existe encore sur la carte mondiale, c’est en grande partie à cause de sa culture .

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Haïti se caractérise par une grande richesse culturelle : la créativité de ses artistes, son patrimoine et la diversité de ses expressions culturelles. Cette culture joue un rôle central dans la vie des haïtiens. On l’a vu dès le lendemain du séisme où des tableaux et objets d’artisanat étaient mis en vente dans les rues encombrées par les ruines. La dimension culturelle joue également un rôle important de mémoire, elle constitue un ciment fondamental de la cohésion sociale du pays, comme à travers le Carnaval, véritable moment de joie, de musique, de danse, de fête, de costumes et de masques fantastiques, faisant la part belle à un artisanat riche et coloré. Le secteur culturel, notamment l’artisanat, le livre, la musique, occupe aussi une place
centrale dans le développement économique du pays (les artisans représentent 10% de la population active – environ 400 000 personnes). Haïti dispose également de sites importants du patrimoine culturel et naturel. Le Parc national historique Citadelle, Sans Souci, Ramiers, reconnu comme site du Patrimoine mondial (1982), est le premier à avoir été bâti par des esclaves noirs ayant conquis leur liberté, et le centre historique de Jacmel a été placée sur la Liste indicative (2004) indiquant l’intérêt du gouvernement à proposer le site pour être inscrit au list du Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Le secteur de la culture a été l’une des grandes victimes du tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui a fragilisé davantage nos industries créatives, sujettes à tant de problèmes, à une agressivité et une influence étrangères exploitant à 100 % l’ensemble des créneaux de la communication en ce début de millénaire. Malgré tout, d’après plusieurs écoles de pensées, si Haïti existe encore sur la carte mondiale, c’est en grande partie à cause de sa culture au sens large.

On peut penser en particulier à nos femmes et hommes de lettres, nos musiciens, artisans, plasticiens et plus récemment nos designers qui ont fait quelques percées sur la scène internationale. Après un vécu de plus d’un demi-siècle, j’ai été, à travers mon parcours, un observateur de première ligne du potentiel culturel d’Haïti, tant localement qu’à l’international. Car feu mon père Pierre M. Chavenet a été un diplomate de carrière, promoteur zélé d’Haïti et un collectionneur/promoteur de l’art haïtien. La position que je prends en tant qu’Haïtien évoluant dans le secteur financier en Haïti est simple : la culture, pour être économiquement viable et rentable, doit être traitée comme n’importe quel autre produit. En effet, il faut un cadre, des politiques, une qualité, du financement, de la promotion et des gens qui la défendent. Le premier effort à faire est d’abord un devoir de maison par lequel nous Haïtiens devons croire dans le potentiel de notre culture avant tout, avant de la vendre à d’autres. Nous avons un ensemble de produits culturels à fort potentiel qu’il nous tarde de mettre en valeur : • Peinture, sculpture, musique, danse, littérature, nourriture, notre histoire, notre patrimoine sont autant de créneaux à exploiter et qui doivent l’être de manière réfléchie et synchronisée.

Maintenant, posons-nous la question suivante : notre culture, a-t-elle un poids dans notre PIB ?

La hausse du poids de notre culture devra être reliée au fort développement des sorties au peu de spectacles existant ou de certaines pratiques audiovisuelles (écoute de musique), alors même que la généralisation de l’équipement télévisuel dans les foyers a, peu à peu, compensé la disparition de nos salles de cinéma. Après quelques années de régression suite aux événements politiques, le poids économique de la culture connaît sa plus forte période de progression depuis le séisme, encouragé par une publicité positive par le ministère du Tourisme, malheureusement insuffisante. À date, la valeur ajoutée de l’ensemble des branches culturelles est malgré tout aujourd’hui encore peu significative pour être considérée comme un poids dans le PIB. L’audiovisuel (radio, télévision, CD, vidéo) est devenu la première branche culturelle, devançant le livre et la presse, dont l’activité n’a cessé de reculer depuis des décennies. Le vecteur par excellence pour la mise en valeur de ce potentiel reste donc le tourisme. En effet, si nous nous organisons pour définir un plan cohérent à long terme avec des objectifs médians, nous devrions atteindre à terme la moyenne des grandes Antilles de la Caraïbe avec 3.5 millions de visiteurs l’an. Ceci représenterait au bas mot un chiffre d’affaires estimé à 7 milliards de dollars annuels, dont la moitié irait au transport et hébergement, et l’autre à toutes ces industries parallèles (restauration, divertissement, etc.) Avant l’hécatombe de notre industrie touristique des années 80 avec la campagne 4 H, j’ai été un témoin privilégié au début des années 80 avant le sida (les 4 H), époque où tous les hôtels avaient leur show et où nos troupes et musiciens pouvaient bien gagner leur vie. Présentement, nous avons dans notre agenda annuel des événements qui ont fait leurs noms :

• Le carnaval national

• Les fêtes champêtres

• Livres en folie

• Artisanat en fête

• Musique en Folie

• Festival de Jazz (depuis déjà dix ans)

• Nos sites historiques et culturels (plus de cinq mille répertoriés) Que nous manque-t-il de spécifique à l’exploitation de tout ce potentiel ?

En tout premier lieu, je crois qu’une campagne inter-haïtienne est absolument indispensable à mettre en place de manière à ce que l’Haïtien soit plus conscient de son patrimoine et de son rôle de citoyen. Les médias de l’État, les ministères spécialisés, sans oublier les universités, devraient travailler de concert afin de refondre notre langage et notre attitude face au pays. En effet, combien de personnes issues de la diaspora n’ont pas des réserves quant à la pertinence d’un voyage en sol natal ? Combien de fois ne sommes-nous pas nos propres détracteurs par la promotion des éléments négatifs induis par nos tracasseries historiques. Invité il y a quelques années comme observateur à une séance de l’ATH (Association Touristique d’Haïti) qui avait pour but le lancement d’un Numéro Spécial de promotion photographique sur Haïti, le consultant en photographie a dit à la salle que sa première recommandation est que « l’Haïtien cesse de dénigrer son pays » ! Notre beau pays reste l’un des plus touristiques du monde grâce à notre histoire, notre culture et notre joie de vivre. N’en abusons-nous pas négativement, avec la puissance des réseaux sociaux, par la vulgarisation d’éléments nocifs qui écornent trop l’image d’une Haïti culturellement épanouie et prennent à contrepied les statistiques régionales qui nous classent comme un des pays les plus sécuritaires de la zone ?

Au regard de cette histoire et cette culture, à une époque où des nations s’inventent une histoire et s’imaginent être les dépositaires d’une civilisation, ne devons-nous pas mettre de l’ordre chez nous pour que l’État nation organisée revienne en toute souveraineté ? De plus, nous constatons tous les jours le déphasage qui existe entre la culture héritée et la culture vécue…

Devons-nous laisser aux autres décider pour nous et réécrire notre histoire ?

Avec un per capita si bas, il n’est pas étonnant que ce soit les mêmes têtes qu’on retrouve dans tous nos événements culturels relevés, où des frais d’entrée significatifs sont requis. Le développement du secteur culturel ne peut se faire seul, sans un plan de développement global avec comme résultat une reprise des secteurs productifs compétitifs du pays, et un engagement général à la poursuite des objectifs globaux de formation et d’éducation pour tous. Nous avons vécu de profondes évolutions qui ont bouleversé le paysage culturel haïtien. La mondialisation d’une culture de masse portée par les industries culturelles, l’individualisation des pratiques culturelles, la présence croissante de nouvelles technologies de l’information et de la communication participent, tous ensemble, à ce mouvement de fond. Ainsi, le relatif consensus qui prévaut sur la nature déficitaire de la création et sur la légitimité du soutien d’un service public de la culture, sans considération de retour sur investissement, s’en trouve menacé. Alors que le budget de la culture est toujours en marge négative historique significative depuis des décennies, avec une diminution significative d’année en année, un nouveau discours émerge sur la scène politique qui présente la culture comme un levier de croissance dans un contexte où le champ culturel tend à se développer comme secteur économique à part entière.

Les grandes lignes de la stratégie de relèvement dans le domaine culturel consistent à :

  • Mettre en place un système de gestion culturelle qui, d’une part, assure à l’État la capacité d’exercer ses fonctions d’observation, de contrôle et de régulation, et, d’autre part, permet à tous d’accéder aux moyens de production et aux biens culturels.
  • Garantir, par des financements et l’aménagement d’un cadre légal appropriés, le développement des industries culturelles.
  • Assurer par le programme d’éducation culturelle à l’école la promotion du patrimoine haïtien et favoriser la coopération culturelle internationale.

Défis auxquels il faudra répondre pour le secteur culturel en Haïti :

  • Au niveau institutionnel, amélioration des cadres juridiques et directeurs et mise en place d’une politique favorisant le renforcement des capacités et la coopération interministérielle, notamment pour la mise en œuvre des conventions.
  • Au niveau local, le secteur majoritairement géré par la société civile et le secteur privé nécessite une meilleure coordination avec les institutions publiques.
  • La culture est très populaire, elle se manifeste entre autres à travers l’art, la musique, la peinture ; l’accès aux musées, bibliothèques et autres institutions culturelles doit être encouragé.

Nous vivons une époque où les hommes sont partout en train de recomposer la relation qu’ils entretiennent avec le temps et avec leurs territoires, et le patrimoine local ne pèse plus de la même façon qu’avant dans la définition des identités culturelles. Les jeunes générations s’emparent des nouveaux outils technologiques et peuvent s’en servir pour subvertir les formats culturels dominants. Une infinité de modes de résolution de la dialectique global/local s’invente sous nos yeux, avec une rapidité stupéfiante, en politique comme en culture. Et la musique avance dans cette voie encore plus rapidement. L’économie culturelle est donc plurielle : elle concerne la création, le marché, la redistribution sociale et même solidaire. Elle est un vecteur de développement et façonne notre façon de penser, de vivre, d’être au monde. Le poids économique de notre culture semble vivre depuis quelques années un nouveau départ. Difficile de prévoir l’évolution future. L’art et la musique ne suffisent pas à eux seuls à traduire une communauté qui se pense comme tel. À mon sens, les cinq prochaines années devraient donc être consacrées à une campagne éducative de masse à l’interne, à la poursuite des efforts de sécurisation et d’encadrement de nos produits culturels, à la recherche de financement pour la construction et la finalisation à l’échelle du pays des infrastructures de base. En tout état de cause, les crédits publics haïtiens ne doivent être considérés que comme une source de financement parmi d’autres. Financements internationaux, coproductions internationales, Diaspora haïtienne, et surtout, non des moindres, financements participatifs sont autant de sources que l’opérateur culturel d’aujourd’hui va devoir croiser. « Apprenons à faire les choses autrement… »

https://lenouvelliste.com/article/157341/haiti-et-sa-richesse-culturelle

file:///Users/henrybeaucejour/Downloads/soutien_a_la_culture_haiti%20(1).pdf

https://fr.unesco.org/news/avancees-preservation-du-patrimoine-culturel-immateriel-haiti