Thomas Sankara, le patriote

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« Comment voulez-vous être fier de votre pays quand vos puits sont creusés par l’Agence française de développement, vos forages faits par des Italiens, que vos téléphones viennent de Chine et vos mosquées sont financées par des Saoudiens ?, s’interroge Serge Bayala, membre du Balai citoyen, un acteur de la société civile devenu incontournable au Burkina Faso. Nous regrettons l’époque de Sankara, car il avait fait prendre conscience aux Burkinabés qu’ils avaient leur destin en main. »

Lorsqu’il prend le pouvoir le 4 août 1983, à l’âge de 33 ans, en compagnie de Blaise Compaoré, son meilleur ami, Henri Zongo et Jean-Baptise Lingani, Thomas Sankara explique que « la raison fondamentale et l’objectif du Conseil national de la révolution, c’est la défense des intérêts du peuple voltaïque [le pays s’appelle alors la Haute-Volta], la réalisation de ses profondes aspirations à la liberté et à l’indépendance véritable ». Il conclut sa proclamation par le fameux « La patrie ou la mort, nous vaincrons », qui deviendra un an plus tard la devise du pays. Thomas Sankara s’appuie sur le patriotisme pour créer une rupture avec ce qu’il estime « un héritage de vingt-trois années de colonisation. » Dès le lendemain de son coup d’Etat, tout s’enchaîne très vite.

Le capitaine, d’influence marxiste, veut expérimenter un pouvoir populaire et une démocratie directe. « Tout ce qui est bon pour le peuple, faites-le ! », dit-il aux Comités de défense de la révolution (CDR), des institutions locales chargées d’une forme de souveraineté. Sur le plan politique, des actions multiples sont lancées pendant ces quatre années de pouvoir. Dans de nombreux domaines, c’est un succès comme la défense de l’environnement, l’émancipation des femmes, l’autosuffisance alimentaire, la réduction du train de vie de l’Etat ou la lutte contre la corruption.

Lorsqu’il prend le pouvoir en Haute-Volta, son pays est parmi les pays les plus pauvres du monde. Le taux de mortalité infantile est estimé à 180 pour 1 000, l’espérance de vie ne dépasse pas 40 ans, le taux d’analphabétisme monte à 98 %. Il impose alors des mesures radicales comme les opérations de vaccination « commandos » qui permettront, en quelques semaines, de vacciner 2,5 millions d’enfants contre la méningite, la fièvre jaune et la rougeole. Il recevra les compliments de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Pour lutter contre l’analphabétisme, il prévoit que chaque personne lettrée puisse apprendre à lire et à écrire à d’autres et il fait passer le taux de scolarisation de 6 % à 24 %. De quoi lui donner envie le 4 octobre 1984 d’ouvrir son discours à l’ONU par : « Je viens vous apporter le salut fraternel d’un pays de 274 000 km², où sept millions d’enfants, de femmes et d’hommes, refusent désormais de mourir d’ignorance, de faim et de soif. »

Le Burkina Faso reste pauvre mais il gagne sa dignité. « Nous n’étions pas de vulgaires gamins mais des pionniers de la révolution, se souvient avec fierté Eric Kinda, porte-parole du Balai citoyen. A l’école, on recevait une formation de base idéologique et citoyenne axée sur l’amour de la patrie, le don de soi, l’honneur, le travail, l’intégrité… On devait défendre ses valeurs et nous en étions fiers. On ne voyait pas Sankara comme notre président mais comme notre père. »

Le capitaine charismatique est sur tous les fronts. Comme il estime qu’il faut « produire ce que l’on consomme et consommer ce que l’on produit », il impose à tous les fonctionnaires et à tous les membres de son gouvernement lors des cérémonies officielles de porter le Faso Dan Fani, l’habit traditionnel fait de bandes de coton tissées de façon artisanale. Dans la cour de leur maison, de nombreuses femmes se mettent à l’ouvrage pour gagner leur indépendance financière.

« Comme un peuple malade ne peut pas faire avancer un pays, il a imposé le sport pour tout le monde, deux fois par semaine, le mardi et le jeudi en fin d’après-midi, explique Serge Bayala. Afin de développer les valeurs de l’effort et du collectif, il a fait construire des dizaines de terrains de sport. » Quant à la sécurité du pays, elle doit être assurée par les militaires appuyés par les citoyens. « Un civil est un militaire en permission. Un militaire est un civil en mission », dit-il avec son sens de la formule.

Thomas Sankara voit grand, estimant que « tout ce qui est imaginable par l’homme est réalisable par l’homme ». Après avoir essuyé un refus du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale – les bailleurs de fonds traditionnels de l’Afrique – pour financer le prolongement du chemin de fer vers le nord du pays, il se tourne vers Fidel Castro pour lancer « la bataille du rail » et mobiliser la population pour venir poser, souvent à mains nues, une voie de chemin de fer.

« Les trains ont pu aller jusqu’à la ville de Kaya pour faciliter l’acheminement du manganèse, du nickel et d’autres produits vers la Côte d’Ivoire, explique Bernard Sanou, colonel à la retraite. Un jour, Thomas m’a dit qu’il réfléchissait à la construction d’un canal vers le Ghana. Quand je lui ai demandé s’il était sérieux, il m’a rappelé que les Egyptiens avaient construit celui de Suez il y a un siècle… Pour lui, chaque problème pouvait être résolu à condition d’y réfléchir et d’agir. » Il lance aussi de vastes campagnes de reboisement, d’arrachages de mauvaises herbes, de nettoyage des caniveaux…

Car le « camarade président » veut agir vite. Au quotidien, les CDR surveillent la population mais aussi les ministères, les fonctionnaires. Au fil des semaines, les excès d’autorité et les dérives se multiplient. En juin 1984, dans un procès rendu public, sept personnes accusées d’avoir fomenté un complot sont condamnées à être fusillées, quatre autres à des peines de vingt années de prison. « De très graves erreurs et même des assassinats ont été commis, comme celui du commandant Amadou Sadawogo, regrette Boukary Kaboré, commandant du Bataillon d’intervention aéroporté. Thomas était le premier à dénoncer ces excès et les insuffisances des CDR. »

Des opposants sont arrêtés et une répression s’abat aussi sur les syndicats. « Dès que les militants n’étaient plus en odeur de sainteté, ils étaient arrêtés, explique Philippe Ouédraogo, ancien ministre de Thomas Sankara pendant la première année de la révolution. Certains ont subi des simulacres d’exécution, d’autres des tortures physiques. » « J’ai vu à proximité d’un CDR des hommes pendus par les bras au-dessus d’un feu », se souvient Francis Simonis, maître de conférences « Histoire de l’Afrique » à l’université d’Aix-Marseille et professeur de lycée à Bobo-Dioulasso pendant l’époque sankariste.

Durant les élections, plus d’isoloirs. « Thomas voulait que les élections soient ouvertes pour plus de transparence. Il disait que l’appareil électoral ne signifiait pas l’existence d’un processus démocratique et que tous les citoyens devaient avoir leur chance de se présenter », se souvient Fidèle Toé. « Ceux qui organisent des élections de temps à autre et ne se préoccupent du peuple qu’avant chaque acte électoral n’ont pas un système réellement démocratique », assurait le capitaine, dont tous les ministres étaient nommés pour un an. Dans la petite bourgeoisie et les fonctionnaires, dont les salaires sont ponctionnés de 5 à 12 % dans le cadre d’un Effort populaire d’investissement (EPI), la lassitude finit par gagner vers 1985. Le gouvernement réagit en ordonnant la gratuité des loyers, mais la révolution se cherche un second souffle.

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Les dissensions entre le président et Blaise Compaoré, qui va lui succéder pendant vingt-sept années après son assassinat dont il est le principal suspect, se traduisent par la formation de deux clans qui vont rendre la tension palpable au sein de l’armée et « créer une atmosphère malsaine et crapoteuse dans les rues comme dans les ministères », se souvient Bernard Sanou.

« On retient de Thomas Sankara qu’il a rendu leur fierté et leur dignité aux Burkinabés et c’est vrai, analyse Francis Simonis. Avec lui, il y avait l’idée d’une grande nation, d’un panafricanisme et même d’un âge d’or qui s’est effondré après sa disparition. Les aspects plus sombres de sa révolution ont disparu avec le temps. »