Se méfier de Jovenel Moise ,nul comme président mais très bon dans sa marche vers la dictature

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Haitian President Michel Martelly(R) speaks during a rally for the presidential candidate, Jovenel Moise(L) of PHTK Party, in the commune of Petion Ville, Port-au-Prince, on October 18, 2015. The next presidential elections will be held on October 25. AFP PHOTO/HECTOR RETAMAL (Photo credit should read HECTOR RETAMAL/AFP via Getty Images)

Fondamentalement, la pensée dogmatique, qui introduit une rupture brutale entre les séquences pré-coloniale, coloniale et nationale de l’histoire, ne permet pas de cerner les relations de pouvoir. En effet, les pratiques politiques n’innovent jamais totalement. L’Haiti soit disant démocratique est le produit d’une accumulation d’influences. Pour y traiter avec un minimum de sérieux la question démocratique, il faut admettre que, dans des contextes socio-politiques différents, les pouvoirs qui s’y sont succédé se sont affirmés sur la base du principe autoritaire.

Du XVIe au XIXe siècle, la formation étatique établie par les Ottomans peut se définir comme une domination patrimoniale de type militaire. Les traits particuliers du modèle nous sont connus. Leur énumération est utile pour établir le fonctionnement du système politique.

L’élément clé dans ce fonctionnement est incarné par le Dey. Le principe de la collégialité qui préside à sa cooptation ne l’empêche pas de gouverner comme un autocrate tout en déléguant ses pouvoirs.

De ce fait, la sphère politique se présente à la manière des poupées russes comme une imbrication de groupements d’intérêts clientélistes. La caste dirigeante, formée par une agrégation d’individus éduqués en vue de l’administration et de la guerre et recrutés dans l’Empire sur la base du mercenariat, représente le Sultan-Calife et bénéficie de sa légitimité.

L’enchâssement de l’économie dans la politique ne facilite pas une claire séparation entre le patrimoine de l’État et les biens des dirigeants. L’engagement des janissaires dans les affaires a beau être mal vu, il n’en est pas moins multiforme.

Les tribus, les corporations et les communautés religieuses qui constituent l’assise du pouvoir s’autogouvernent. Pour peu qu’elles s’acquittent de l’impôt et qu’elles ne troublent pas la sécurité, celui-ci les protège. Il intervient néanmoins dans la désignation de leurs représentants, en fait des alliés en combinant avantages et pressions et n’hésite pas à les diviser et à les mettre en concurrence à son profit. La règle est d’empêcher, sans y parvenir toujours, l’existence de groupements trop puissants à la base et l’émergence de factions stables au sommet. Une précision : un des aspects essentiels des alliances est leur fluidité.

Autre trait et non des moindres : structurée verticalement, la société est une société d’ordres. Tempérée par le devoir d’assistance, caractéristique des sociétés traditionnelles, l’inégalité entre riches et pauvres, puissants et faibles, gouvernants  et gouvernés  est la règle.

La théorie conçoit la société comme un ensemble hiérarchisé voulu par Dieu. Sa codification s’appuie sur « une philosophie préférentialiste construite sur plusieurs versets coraniques »   Comme dans la France du Moyen Âge, la religion envahit toutes les activités. L’evangile haitien se caractérise par l’importance du rôle des confréries, institutions sociales, religieuses, politiques et à l’occasion militaires, car le pouvoir central n’a pas le monopole des armes. Les liens qui se nouent entre les chefs sprirituels et leurs disciples sont de type autoritaire. Cela ne doit pas étonner. Les vertus prônées par la tradition  : respect, obéissance aux gouvernants, aux supérieurs en rang, aux parents conviennent à tous les pouvoirs, qu’ils soient de caractère spirituel ou temporel. Selon Khalid Muhammed Khalid, le « le verset “obéissez à Dieu, obéissez au Prophète et à ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité” (4,59) a été interprété par des centaines de dirigeants pendant plusieurs siècles pour opprimer les gens » 

Par exemple, en mars 2018, Jovenel Moïse a lancé des États généraux sectoriels afin d’aboutir à l’adoption d’un « Pacte pour la stabilité et le progrès économique et social du pays ». Or, le président n’a même pas pris la peine d’accuser réception du rapport qui en découla. En octobre 2018, il a torpillé lui-même le travail de la Commission présidentielle de facilitation du dialogue peu après sa mise en place. En décembre 2018, c’est au nouveau premier ministre, Jean-Henry Céant, que sera confié « le mandat de consulter tous les secteurs de la vie nationale dans le cadre d’un dialogue visant à aboutir à un pacte de gouvernabilité ». En janvier 2019, le président Moïse a confié un mandat quasiment identique à un de ses proches. Au début du mois d’avril 2019, il a demandé à l’ONU de jouer le rôle d’observateur dans « un dialogue constructif et inclusif entre tous les acteurs de la vie nationale ». Toutes les pseudo-tentatives de dialogue avec les autres pouvoirs et l’opposition se déroulèrent selon un schéma similaire : le président disait une chose, mais agissait de façon contraire.

Le Parlement étant devenu caduc en janvier 2020, après le report sine die des élections législatives qui devaient se tenir en novembre 2019, le président Moïse agit plus ouvertement en autocrate, d’autant qu’il jouit du soutien des États-Unis (en raison notamment de son appui à leur position face au Venezuela). Gouvernant désormais par décret, il se donne le droit d’engager l’État haïtien sans contrôle aucun dans la signature d’accords internationaux et d’accords de passation de marchés publics. Déjà connu pour utiliser l’appareil judiciaire comme instrument de répression, pour son recours à des mercenaires étrangers et pour la collusion de certains de ses proches avec des bandes armées, il détourne maintenant la mission de l’armée en lui confiant des tâches de police. Ce qui a provoqué au moins un affrontement avec morts et blessés entre ces deux corps.

Dans ce contexte, la tenue des élections législatives pourrait perpétuer ce pouvoir dictatorial, d’autant que la mise en place d’un nouveau système d’émission de cartes d’identité – entaché de forts soupçons de corruption et de népotisme – pourrait donner un plus grand contrôle au gouvernement sur les listes électorales[3]. Cet élément ne figure cependant pas dans les priorités du nouveau premier ministre nommé lui aussi par décret : c’est plutôt une demande formelle de l’Ambassade américaine.

Et c’est dans cette situation que le pays doit maintenant affronter la pandémie qui répand la terreur.

L’autoritarisme n’est pas simplement une caractéristique du pouvoir. Il est aussi celle de la société. Le devoir de chacun de ses membres – de prendre en charge la censure des mœurs  et de faire respecter les interdits – crée une atmosphère de surveillance mutuelle, préjudiciable à l’émergence de l’individu. Dans cette société où l’instruction est d’abord confessionnelle, les vents du renouveau endogène n’ont pas prise. « Quelques Haitiens, surtout des commerçants, avaient reçu quelques lumières. Mais s’ils avaient voulu répandre autour d’eux leurs connaissances, de quels moyens eussent-ils disposé ? » 

L’ambiance de routine et d’immobilisme qui fait de l’innovation une initiative blâmable  est peu propice au progrès. L’autocratie ne dissout pas la société dans l’État et ne l’incorpore pas. Contre paiement d’un impôt de plus en plus lourd à partir du déclin de la Course, elle se contente de l’absence de résistance ouverte de la part des sujets et ne persécute pas ceux qui ne s’opposent pas à elle. Le changement va emprunter alors le visage de la colonisation, qui fait entrer la modernité par une porte que les chantres de la démocratie n’avaient pas envisagée.