Les enfants et jeunes du centre d’Accueil de Delmas 3, dorénavant livrés à eux-mêmes

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 Le centre d’accueil de Delmas 3, qui jadis servait de cadre et de refuge aux enfants et aux jeunes de la rue en situation de détresse, n’est plus ce qu’il était depuis sa création. N’ayant aucune administration à sa tête depuis tantôt deux ans, le centre est à présent jonché d’immondices, les principaux matériaux de la bâtisse ont été volés et vendus, et les enfants sont donc dorénavant livrés à eux-mêmes.

Inauguré sous la présidence de Michel Joseph Martelly en 2013, le Centre d’accueil de Delmas héberge des enfants de rues depuis 2013 jusqu’à aujourd’hui. Il est situé à la rue du foyer à Delmas 3, et est tout de blanc peint. Le calvaire de ceux qui habitent l’espace depuis plus de dix ans est palpable, rien qu’à un regard furtif sur la cour du centre. Les différents bâtiments logeant cette immense cour sont à présent transformés en un amas de gravats, d’épaisses et hautes herbes et des tas de débris. S’ils avaient tout un personnel qui les prenait en charge, les jeunes du centre ne savent maintenant plus à quel saint se vouer. L’administration n’est plus, le personnel a abandonné son poste, ne pouvant pas avoir droit à son salaire.

Il est 14 heures ce mardi 1er juin 2021. Le bâtiment du côté gauche de la cour est flanqué sur deux étages. Le premier logeaient : le bureau du directeur du centre, de l’administration, la salle de loisir, la salle à manger, la salle d’informatique, la clinique du centre et plus encore. De ces structures, il ne reste quasiment rien, sinon que des ordures, des moustiques, l’odeur pestilentielle de la pisse, et de sérieux dépôts de matières fécales.

Au 2e étage, on peut compter 17 chambres. Selon les jeunes sur place ce jour-là, ce sont des chambres à coucher. Cependant, aucune structure de ces chambres pourrait laisser croire qu’il s’agissait là de chambres où dort plus d’un. La chambre 7 est néanmoins occupée par Jeff, un jeune homme portant de nombreux bijoux à plusieurs parties de son corps. Ce dernier se présente comme le propriétaire intérimaire de la chambre. Cette dernière renferme plusieurs paquets de vêtements, jonchés çà et là et bien d’autres bataclans ; sur 6 rangées de blocs, est étalé un petit matelas, recouvert d’un drap. Tous revendiquent la chambre de Jeff comme étant la meilleure de l’espace. Jeff habite le CAD depuis ses 14 ans, et il en a aujourd’hui 21. Malgré la décadence du centre, Jeff n’envisage pas de rejoindre ses parents au “wharf de Jérémie” car des hommes armés prennent d’assaut la zone. 

Dans plusieurs autres chambres, on trouve des morceaux de carton, des vêtements en mauvais état empilés dans un coin, qui servent de lits pour certains la nuit.  Selon les déclarations de Jeff, il y a des jeunes qui ne les ont même pas et qui sont obligés de dormir à même le sol.

A droite de la cour, se trouve la cuisine ; ou plutôt ce qu’il en reste. Avec sa toiture défaite, la cuisine est pour l’heure le siège d’ordures de tout acabit. Elle crèche cependant un espace à ses flancs, qui jadis était destiné à la construction d’une école professionnelle pour les jeunes du centre. Mais pour l’instant personne ne peut s’en approcher à force que son entrée est badigeonnée de matières fécales, selon un des jeunes sur place ce jour-là.  Dans ce même espace, il y a 2 réservoirs, d’où coule un liquide de couleur verte de l’un d’eux. Pour leur besoin, les jeunes du centre se servent d’une eau infecte que leur a offerte quelqu’un de la zone. Une eau dont la personne allait se débarrasser.

« Nou lave, nou benyen nan dlo sa a ; e sa k pi tris la lè n swaf pafwa, niu bwè ladan » explique l’un d’entre eux.

Résidant au du centre depuis plus de 9 ans, Christon qui s’identifie comme le plus âgé parmi ceux qui y résistent encore, tente d’expliquer d’un ton mélancolique leur angoisse : “Sa fè 2 lane dpi n ap viv move kondisyon sa yo nan sant lan. Responsab yo pa vin travay ankò paske leta pa peye yo. Depilò a, okenn responsab ministè afè sosyal ak travay pa vin wè nou » raconte-t-il. Ils sont actuellement plus de 50 jeunes à traverser ces épreuves, les autres ayant déserté.

Pour subvenir à certains de leurs besoins, la plupart de ces jeunes se vouent à des activités peu louables. Ils volent par exemple les tôles servant de toit à certaines parties du centre et les revendent pour pouvoir se mettre quelque chose sous la dent ; d’autres par contre rendent service à des particuliers : ils transportent de l’eau, lavent des voitures, nettoient les cours, pour ne citer que ceux-là.

Beaucoup de gens pensent encore que ces jeunes de la rue refusent de se rendre à l’école et préfèrent l’ambiance de la rue où ils doivent quémander leur pain. Dieunel, l’un des jeunes du centre a jeté d’un revers de main cette idée “M te kòmanse suv kou nan yon lekòl pwofesyonèl, men m oblije bat ba, paske m te vin pa t ka reponn a egzijans lekòl la » explique-t-il un tantinet déçu. Quant à Jeff, il a été obligé d’arrêter ses études en 7e année alors que son plus grand rêve était de devenir un mécanicien.

Toutefois, beaucoup de jeunes du CAD sont de bons footballeurs, chanteurs, rappeurs et professionnels. Un certificat se trouvant dans la chambre de Jeff approuve que Vixant Daniel est capable de manipuler quatre (4) différents engins.

Enfin, ces jeunes hommes, demandent à l’Etat haïtien d’avoir pitié d’eux car la situation dans laquelle ils vivent au CAD dépasse les bornes. Ils demandent également aux autorités locales de réparer les bâtiments, de payer tous les employés du CAD pour qu’ils reprennent le travail ; de construire des écoles professionnelles, des centres de santé et de prendre les dispositions administratives pour mettre disponible à temps tout ce dont le centre aura besoin pour fonctionner 24/24. Ils souhaitent déjà la bienvenue à tous ceux désireux de leur prêter main forte.