100 gourdes pour 1 dollar américain : le fruit de la stagnation, de la mauvaise gouvernance et de la corruption combinées

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La lecture de la courbe du taux de change de la gourde par rapport au dollar américain de 2005 à 2019 permet de mettre en évidence des distorsions très significatives au niveau de son évolution. Lorsque l’on compare les données d’Haïti et de la République dominicaine (RD), on peut relever ce qui suit : pour la RD, les droites de régression en pointillés tendent à se confondre avec les courbes du PIB per capita et du taux de change. Alors que pour Haïti, d’un côté la courbe du taux de change s’écarte totalement de la droite de régression et de l’autre côté, la courbe du PIB per capita se confond avec la droite de régression comme pour la RD.  Ainsi, nous formulons l’hypothèse de l’existence d’irrégularités dans les opérations monétaires, bancaires et financières dans l’économie haïtienne pendant la période sous examen. De plus, à partir de 2010-2011 nous avons relevé que ces distorsions sont plus importantes d’autant plus que cette période marque le début d’un cycle accéléré de dépréciation de la gourde. À la lumière d’une méta-analyse à la fois qualitative et quantitative, nous croyons qu’il y a lieu d’établir des liens entre les distorsions observées au niveau du taux de change, la dépréciation accélérée de la gourde et le mode de gouvernance de l’État haïtien depuis 2010-2011.

En effet, l’écart entre la droite de régression et la courbe représente les valeurs aberrantes observées du taux de change. Les méthodes de calcul du taux de change étant les mêmes partout, le taux de change étant un indicateur de performance économique, ses distorsions reflètent donc tout aussi des dimensions aberrantes de la gouvernance économique. Autrement dit, ces valeurs aberrantes indiquent que les types d’opérations économiques et financières et même monétaires qui se font dans l’économie haïtienne depuis 2010- 2011 s’écartent largement des bonnes pratiques de gouvernance économique et financière connues.

Si l’on remonte à 2005, nous pouvons constater qu’il y a toujours eu des anomalies du même type. Mais, il ne faut pas oublier que cette période succède à deux ans de troubles socio-politiques majeurs qui ont occasionné un changement de régime politique. Ainsi, l’économie a dû prendre du temps pour gommer ces accidents de conjoncture avant un certain retour à la normale. Vers la fin de 2006 jusqu’à 2009, la gourde a certes continué à perdre de la valeur mais de manière peu signifiante et sans distorsions apparentes. Autrement dit, il y a eu moins de turbulences dans la gouvernance. Mais, le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a occasionné un autre contexte particulier de gouvernance incontrôlée où des fonds sont collectés, injectés en Haïti et en partie détournés au nom d’Haïti. A ce stade, l’économie a dû subir les effets pervers de la corruption liée aux fonds de la reconstruction dans un contexte pré-électoral.

Par ailleurs, on évoque souvent la forte propension du régime PHTK à engager des dépenses publiques sans mesure. Par exemple, Lesly Péan affirme que les exhibitions financières du régime PHTK sont l’une des causes de la dépréciation accélérée de la gourde et de l’inflation. Dans son article « Les spécialistes de la propagande pris à leur propre piège » daté du 13 juin 2013, publié sur le site de la radio Kiskeya (http://www.radiokiskeya.com/spip.php?article9601), il relate nombre de dépenses non justifiées telles que 5 milliards de gourdes du Fonds d’urgence qui ont été débloqués suite au passage des ouragans Isaac et Sandy en 2012, 1 milliard 900 millions de gourdes laissé par le gouvernement Préval, l’argent des appels téléphoniques (50 millions de dollars US, selon le gouvernement, et 69 millions de dollars US, selon le sénateur Jocelerme Privert, fiscaliste et ancien directeur général de la DGI), les frais sur les transferts d’argent, pour ne citer que cela.

Ainsi, il est constaté que le régime installé en 2011 est venu avec une nouvelle philosophie de management public, très dépensière, en annonçant de grands travaux. Des chantiers ont été ouverts un peu partout. Mais, en 2018, un scandale de corruption éclata à l’instar des fonds de la reconstruction nationale, quand l’espace économique haïtien n’a pas l’évidence de ces grands travaux.

La passation de pouvoir en 2016 n’ayant pas conduit à un changement de régime, la continuité semble parfaite. Avec le nouveau président, des fonds importants sont encore engagés pour de grands projets tels que la Caravane de Changement, mais encore une fois, la matérialité de ces projets reste questionnable.

A noter que et le fonds de la reconstruction post-catastrophe de 2010 et le fonds pour le programme Petro-Caribe font aujourd’hui objet d’audit. Dans le premier cas, la presse internationale (Probublica, RFI, Parisien, etc.) avait épinglé la Croix- Rouge américaine; dans le second cas, la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif a soumis un rapport qui établit l’existence de corruption et de fraude dans la gestion du fonds PetroCaribe.

Il faut toutefois relater que la gourde s’est vue un peu appréciée pendant la période post-catastrophe de 2010 durant laquelle nombre d’organisations non-gouvernementales et internationales exécutaient de nombreux projets à caractère socio-économique en Haïti. Cependant, même si les opérateurs auraient repris confiance dans l’économie pendant un certain temps, les choix économiques qui ont été faits n’ont pas permis de construire les bases d’une économie productive et résiliente. D’une part, la reconstruction n’a pas réussi, d’autre part, il n’y a aucune évidence d’investissements publics majeurs en faveur de la structuration de l’économie. Dans cet esprit, il y a lieu de lier la mauvaise gouvernance et la corruption aux anomalies observées et à la chute systématique de la gourde depuis 2010-2011. Faut-il relater que de 2012 à nos jours, Haïti a connu plus de 10 premiers ministres. Un fait que plus d’un penseur considère comme un indicateur d’instabilité.

Du point de vue de l’analyse macro-économique, nous pouvons observer que le PIB per capitade la RD croît plus vite que sa monnaie se déprécie, ce qui signifie que sa croissance est ajustée par rapport à sa demande de devises étrangères. Or, pour Haïti, la monnaie nationale se déprécie vite et le PIB per capita stagne dans un contexte d’inflation chronique (plus de 20% actuellement). On sait que la population augmente à 1.39 % (IHSI), ce qui entraîne un accroissement de la demande de biens et services dont la satisfaction est essentiellement tributaire de l’importation. D’où il y a pression sur la devise étrangère pour les besoins d’importation et il y a spéculation sur le marché des changes. Ce qui conduit à une inflation chronique essentiellement par la monnaie.

En conclusion, atteindre la barre des 100 gourdes pour 1 dollar américain est le fruit de la stagnation, de la mauvaise gouvernance et de la corruption combinées. Les trois phénomènes s’auto-entretiennent, l’économie stagne et les prix continuent à grimper à cause des mauvais choix économiques. La stagnation appelle la mauvaise gouvernance qui à son tour entraîne la corruption consignée dans des programmes et projets non structurés et inconsistants de court terme ayant pour objectif de calmer les pressions populaires. Dans cette perspective, la valeur de la gourde continuera à chuter aussi sévèrement qu’à partir de 2014, jusqu’à ce que l’on renonce à cette forme de gouvernance.

Source | Le Nouvelliste

Wesner G. Celestin MSc. Economiste, Consultant @wesnercelestin wesnergregoire@gmail.com