Haiti Environnement : Entre hypocrisie institutionnelle et inconscience politique

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Il faut dire que ce n’est pas la littérature qui manque ni les rapports d’expertises qui affichent avec sérénité un état catastrophique de l’environnement haïtien. Pourtant, ces derniers temps, nous constatons que des rapports et des discours modèrent les prédictions alarmantes précédemment considérées comme prophétiques. La situation environnementale d’Haïti ne serait pas si délabrée que ce qu’on nous aurait laissé comprendre pendant toutes ces années. Il n’y aurait pas péril en la demeure. Qu’en est-il exactement ? Nous proposons ici d’apporter un éclairage, militant et critique à la fois, sur les enjeux environnementaux actuels et sur le traitement qui leur est réservé par l’État et les acteurs non étatiques.

Posons quelques éléments du contexte, tirés du mémoire de thèse de Claude Élisma, doctorant au DBA de l’Université du Québec à Trois-Rivières (2013). Haïti fait partie des grandes Antilles de la Caraïbe. Elle occupe la partie ouest de l’ile d’Haïti sur une superficie de 27 750 km2. Sa population, en 2011, était estimée à 10,12 millions d’habitants (Banque Mondiale, 2012), soit environ 368 hab/km2. Avec un indice de développement humain évalué à 0,454 en 2011, le pays occupe le 158e rang sur 181 pays. Le Produit intérieur brut (PIB) du pays était de 7,34 milliards $US en 2011 (Banque Mondiale, 2012) ce qui correspond à un PIB/Hab de 725 $US environ.

Les grandes bases étant posées, entrons dans le vif du sujet avec un indicateur particulièrement illustratif de l’état de santé de l’environnement haïtien, de sa perception et de son interprétation : la couverture végétale. Intéressons-nous aux chiffres. Certains avancent le taux de 1,5 %, d’autres l’estiment entre 10 et 15 % du territoire, en combinant les espaces forestiers restants et les aires en cultures arborées. Avec 1,5 %, il y a urgence d’agir. Avec 15 %, il n’y a pas de risques imminents. Ça change tout ! La stratégie d’intervention ne sera forcément pas la même. Qu’en est-il exactement ? Nous ne discuterons pas les taux avancés, nous n’en avons ni les compétences, ni les moyens. Par contre nous nous interrogeons sur ce qui se cache derrière les chiffres en termes de biodiversité, en termes de patrimoine forestier. Une vision purement économique et/ou agronomique qui sacrifierait la dimension écologique est un mensonge. Déni d’autant plus grave qu’il serait à la base de la définition d’une politique nationale d’aménagement du territoire et du développement économique et social.

Abordons la déforestation en termes économiques. La filière bois de feu et charbon représenterait actuellement environ 9 % du PIB, fournirait de l’emploi à 150 000 personnes et permettrait une économie d’importation de produits pétroliers de l’ordre de $ 100 millions par an (Angelier, 2005). Quel responsable politique ambitieux aurait intérêt à juguler un tel marché sans y risquer sa carrière et/ou ses amitiés ? Actuellement, le discours officiel condamne cette pratique mais dans les faits, rien n’est effectivement mis en place pour la freiner. Le GAFE pour sa part n’est pas partisan d’une interdiction totale mais plutôt d’une gestion rationnelle de la ressource avec un accompagnement des entreprises et des foyers pour la conversion énergétique.

5Pour finir un tour d’horizon peu reluisant, parlons un peu du peyi andeyò (le pays en dehors, le monde paysan). Deux tiers environ de la population vivent en milieu rural. La superficie cultivable en Haïti serait de 770 000 ha, soit environ 28 % de la superficie totale du pays. Cependant, en raison notamment de la pression démographique, la superficie cultivée serait de 1 500 000 ha, soit 55 % environ de la superficie totale d’un pays principalement montagneux. De plus, l’agriculture haïtienne est plutôt archaïque (culture sur brûlis, élevage libre, outillage désuet…) et les paysans sont livrés à eux-mêmes. Mariez ces paramètres majeurs, ajoutez des conditions climatiques extrêmes (tantôt inondations, tantôt sécheresse) et vous obtenez un sol appauvri, fatigué, surexploité, lessivé. D’ailleurs les terres arables finissent bien volontiers dans la mer.

Dire que la situation environnementale haïtienne n’est pas alarmante est un mensonge éhonté, un délit de non-assistance à population en danger. Il est plus facile de mettre en ligne de mire les pratiques culturales traditionnelles, les changements climatiques inéluctables, que de s’attaquer aux problèmes de fond. Le GAFE dénonce l’hypocrisie institutionnelle de la part des agences internationales et autres bailleurs de fonds qui cautionnent une politique irresponsable. On dit encadrer les paysans, on les incite simplement à s’adapter à des conditions de plus en plus difficiles au lieu de proposer un nouveau modèle respectueux de l’environnement et de l’homme. On déclare protéger l’environnement, et ce ne sont que des effets d’annonces à caractère démagogique. Par exemple le gouvernement a pris un arrêté contre les ustensiles en polystyrène expansé (Le Moniteur du 10 juillet 2013). Et après ? La vie continue, un arrêté de plus qui n’arrête rien… Il y aurait au mieux 15 % de couverture végétale, d’accord mais serait-ce écologiquement responsable de s’en satisfaire ?

Et la société civile dans tout ça ? Il y a quelques années le GAFE faisait partie d’un réseau d’organisations soi-disant environnementalistes. Nous étions convaincus que l’union ferait la force, force de propositions, force de revendications. Le réseau n’a pas survécu, la plupart de ses membres étant plus intéressés par le financement de projets de protection de l’environnement que par l’environnement lui-même. La mode est au reboisement. On paye des organisations pour payer des gens pour planter des arbres. Qui peut décemment croire à la durabilité de tels projets ? Le GAFE est une organisation non gouvernementale haïtienne, créée en 2003. Sa philosophie : une prise de conscience individuelle pour une prise de conscience collective. L’objectif général du GAFE est d’encourager la gouvernance locale afin que la communauté prenne en charge la gestion de son propre développement dans le cadre d’un développement communautaire durable. Le GAFE cherche ainsi à participer à la fondation d’une société équilibrée et harmonieuse. Les objectifs du GAFE se déclinent comme suit :

  • Identifier et encourager les hommes et les femmes, tant dans le milieu urbain que rural, qui sont capables de s’organiser, de s’associer, d’entreprendre, de réaliser et d’évaluer tout programme qui se déroule sur leur propre territoire.
  • Mettre en valeur tous les éléments qui font la richesse de l’identité haïtienne.
  • Développer en chaque citoyen le sens civique afin d’en faire un acteur responsable et actif au sein de sa communauté.

Le GAFE est spécialisé en développement local et en éducation relative à l’environnement. Le GAFE est aussi un fervent militant de la décentralisation qu’il considère comme LA voie du développement en Haïti. Il existe en Haïti trois niveaux de collectivités territoriales. La plus petite étant la Section Communale, administrée par un Conseil d’Administration (CASEC) et une Assemblée (ASEC). Pour de multiples raisons, les instances décisionnelles des sections communales ne sont pas fonctionnelles. Le second niveau c’est la commune. Une commune haïtienne regroupe plusieurs sections communales. A l’heure actuelle les communes sont administrées, non pas par des élus mais par des agents intérimaires nommés par le Président de la République. Enfin le Département constitue le troisième niveau. Il existe bien constitutionnellement et constitutionnellement seulement ! Après le séisme du 12 janvier 2010, le GAFE avait pris la parole, au Siège de l’Union européenne à Bruxelles pour inciter les bailleurs de fonds à soutenir la décentralisation. Au Siège des Nations Unies, en 2012, notre organisation était le seul représentant haïtien parmi une large palette d’organisations internationales aussi influentes les unes que les autres. Il a prôné entre autres l’implication effective des autorités locales dans les décisions concernant leurs territoires, la non utilisation par les opérateurs d’ustensiles en polystyrène expansé, le soutien au secteur agricole par la préférence nationale. Il faut bien reconnaître qu’il est difficile pour une modeste organisation dite locale de se faire entendre au milieu d’une cacophonie d’où sortiront les résolutions pour sauver Haïti.

Les donneurs de leçons sont légions, tous sachant mieux que les autres quoi faire pour sortir Haïti de l’impasse, et pourtant pas un seul ne le fait ! Parce que le développement d’un territoire ne tient pas seulement au « quoi faire » mais aussi et surtout au « comment faire », le GAFE s’impose et impose un code de conduite basé sur le respect mutuel et une politique environnementale. Ainsi, avant même de s’engager avec un partenaire, ces pré-requis non négociables sont mis sur la table, à la vue et au su de tous. Cette démarche traduit la logique d’intervention du GAFE, sa cohérence, son intégrité.

Ce qui démarque encore le GAFE d’autres opérateurs, c’est son discours. Un discours sans détours, qui ne ménage pas ses interlocuteurs, quels qu’ils soient. Un discours qui dénonce. Un discours qui dérange. Un discours qui déstabilise. Un discours qui vise la reconstruction de soi, chère à Alain Touraine.

Une autre singularité majeure réside dans la construction de ses partenariats. Prendre le temps de se connaître pour construire une relation durable basée sur la confiance et sur des valeurs communes.

Sur le terrain, le GAFE accompagne les communes qui le sollicitent pour la définition de leur plan communal de développement (Kenscoff, 2007/2008, Desdunes, 2014/2015). Il propose son expertise aux organisations qui veulent un changement radical vers la gouvernance locale. Il conçoit des outils didactiques adaptés et originaux pour répondre à la question du « Comment faire ? ». Les méthodes d’accompagnement du GAFE sont basées sur des principes rigides, non négociables :

  • Ponctualité,
  • Respect mutuel,
  • Protection de l’environnement,
  • Interventionnisme minimum : Le GAFE apporte un appui méthodologique au développement local, en apportant des outils et des compétences.
  • Responsabilisation des autorités locales. La démarche du GAFE vise à responsabiliser les élus locaux et à les conforter dans les rôles et les fonctions qui leur incombent.
  • Volontarisme : La collaboration des acteurs locaux sur la base du volontariat représente pour le GAFE une garantie de pérennité de l’action et contribue à la responsabilisation des acteurs sur le terrain.
  • Neutralité : Le GAFE ne s’exprime pas sur la politique menée au niveau local. Le GAFE collabore avec l’ensemble des acteurs volontaires et motivés.
  • Concertation
  • Participation
  • Transparence

Pour être honnêtes, reconnaissons que la tâche n’est pas simple. Les comportements et les mentalités ne changent pas du jour au lendemain. Cependant là où il passe, le GAFE mobilise dans la durée, notamment à travers des réseaux qui se créent, comme le réseau ERECA ou ERECOS (Education relative à l’environnement dans les écoles de l’Artibonite et de la Côte Sud). C’est sur ces réseaux, sur ces individus que le GAFE mise pour qu’un changement s’opère en profondeur, de la base au sommet…

Le nouveau chantier du GAFE : la création du Réseau Haïtien des Acteurs de la Coopération Décentralisée (RHACOD). À l’heure où l’aide publique au développement est questionnée (avec raison), à l’heure où la question de l’efficacité de l’aide se pose, la coopération décentralisée apparaît comme un moyen alternatif pour contribuer au développement des territoires à une échelle acceptable et significative.

Haïti n’est pas pauvre, Haïti n’a de pauvres que les esprits de ses responsables irresponsables.

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