Haïti, vallée de la mort : le temps n’est plus au palabre mais à l’action

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Un jour, un journaliste écrivain a croisé l’ancien président François Duvalier dans les couloirs du Nouvelliste. Une accolade de retrouvailles entre deux condisciples au lycée Pétion ! Et le Dr Duvalier de lui dire comment vous n’écrivez plus d’articles et le journaliste lui répond ah j’ai cassé ma plume! De manière incisive, la réponse ne se faisait pas attendre ah mon vieux ou (pa Kasé li ou sere l w ap tann mwen tonbe) et le journaliste avait recommencé à publier car il ne voulait pas quitter le pays. Ce fut la dictature. Et depuis 1986 on assiste à la bamboche démocratique, au militarisme, à l’hyperprésidentialisme et à l’anarchie. C’est le bateau Ivre de Rimbaud. C’est la mort des pensées et des idées! C’est de la déraison ! De la trouée ! C’est l’enfer des hommes !

Mois de juin, les papillons de la Saint Jean ont fui notre odeur de cadavre et de l’indécence pour laisser la place aux vautours de tous bords. Et les chrysanthèmes d’avant-1986 n’avaient pas pû jusqu’ici se muer en papillon comme l’avaient chanté les sambas. Le spectre hideux de la misère, du désespoir se promène dans chacune de nos villes. Les hirondelles ne sont pas au rendez-vous. C’est la saison des vautours ! Ils courent les rues et le jour et la nuit. C’est la prise en otage de notre république par des bandits de grand chemin. C’est le refus systématique de l’ordre établi !

Tôt dans la matinée du 30 juin 2021 Port-au-Prince, pardon Port-au-Crime, s’est réveillé en plein cœur d’un carnage ! À Delmas 32 des cadavres jonchent la chaussée. Du sang coule de partout. Parmi les victimes deux journalistes baignés dans leur sang ! La plus jeune n’avait même pas encore fêté ses 33 récoltes café. Pourtant ses activités fébriles, ses prises de positions courageuses nous laissent l’impression qu’elle avait déjà vécue un siècle d’existence utile.
Une éternité!

Le président de la Cour de Cassation, le deuxième personnage de la République, victime de la Covid-19 s’est éteint comme un indigent.

Quel modèle peut-on offrir à cette jeunesse déboussolée ?

À quoi bon le sens de l’effort ! À quoi bon le goût de l’excellence !
Par où est passé le roi fondateur ? Le père de la patrie !

Par où est passé le roi bâtisseur qui faisait venir des professeurs d’anglais dans son royaume ?
Quelle bêtise ! À l’orée de notre indépendance acquise par le sang et le fer.
Ils ont instauré l’injustice sociale en assassinant l’empereur et craché sur le savoir en éliminant Boisrond Tonnerre.

Une triste et douloureuse histoire.

Qui ose rire dans le noir !

Nous avons craché sur le don de l’essentiel.

Avec l’exécution de l’empereur nous avons détruit l’idéal de grandeur, de fraternité et d’humanisme pour s’accrocher de manière inhumaine à une société de mépris de l’autre, d’exclusion sociale, de coup bas.

Tout un chacun se croit Malice les autres des Bouqui.
Autoflagellation ! La ruse et la force nos deux outils préférés.
Deux siècles de nihilisme, de luttes fratricides.

Deux siècles que nous pataugeons « nan chimen pèdi tan ».

Elles ont créé une république clanique de petits copains qui cherchent toujours à écarter le pays en dehors et le pays de l’extérieur, ironiquement dénommé diasporeux.

Cette petite société traditionnelle, véritable toile d’araignée tissée de petits réseaux, ne fait pas de cadeau à ces deux catégories qui pourtant constituent les principales sources d’approvisionnements.

Ah mon pays que voici !

La démocratie se doit être un outil de tolérance.
D’échanges fructueux de destin commun. La démocratie n’est pas une loi de la physique. C’est une construction politique. Ouvrir le chantier de la démocratie sans ouvrir en même temps celui du développement est condamné à l’échec. L’affaiblissement de l’un conduit à l’affaiblissement de l’autre. La démocratie doit être un outil d’intégration sociale et non pas de juxtaposition sociale. Une démocratie viable ne se conçoit pas sans l’émergence d’une classe moyenne entrepreneuriale estimée au moins à 20 %. Cela nécessite un investissement dans le domaine du savoir, dans l’éducation et création de PME.

La transition démocratique haïtienne a traversé le temps avec son cortège de déceptions.

Elle vit dans un climat d’excès.

Excès des rémunérations.

Excès de la misère.

Excès des inégalités.

Excès de l’intolérance.

Excès de la haine.

Excès de langage.

Excès du refus systématique de l’ordre.

Dire que le rôle de la politique est de lutter contre les excès, les risques, les menaces et les incertitudes.

Le rôle de la politique est de cultiver une culture d’alternance, qui fait cruellement défaut même au sein de nos partis politiques.

Une transition démocratique dans une société intolérante débouchant indubitablement sur la nuit du 6 au 7 juillet 2021.

Et c’est le Comble !

Le chef de l’État monsieur Jovenel Moïse, a été lâchement torturé et assassiné dans sa résidence privée et la première Dame grièvement blessée. Quelle horreur ! Quelle ignominie ! Un crime abominable ! D’une gravité solennelle ! Une insulte à notre bicolore ! Un acte odieux et inadmissible !

Et tout de suite m’est venu à l’esprit cette phrase d’un diplomate étranger expérimenté : « Haïti, ton pays, n’est autre qu’une société de combat et non de débat. » Et le film tragique de notre histoire de peuple se déroule devant moi. Depuis l’assassinat crapuleux et hideux du père fondateur de la patrie, chaque génération amène avec elle son lot de complots. Deux siècles nous ont vu les armes à la main !

Nos élites politiques, intellectuelles et économiques trop privilégiées, trop oublieuses de leurs devoirs à l’endroit du peuple, elles s’entredéchirent.

N’ont-elles pas lu Montesquieu, Rousseau, Constant qui les auraient inculqués l’idéal du bien public au lieu de s’obstiner dans ce jeu de massacre.

Dans cette conjoncture dramatique de crises pluridimensionnelles

Nos universitaires auraient dû descendre dans l’arène civique et apporter un surcroît de lucidité mais souvent trop souvent ils se sont glissés dans l’arène de la politique partisane politicienne où dominent la clameur des passions, la versatilité des opinions et le confort des idéologies.

Nous devons faire preuve de justice et de justesse, sortir de cette spirale de méfiance pavlovienne pour pouvoir découvrir l’autre et promouvoir une société de confiance selon la belle expression d’Alain Perfitte.

Le lendemain du tremblement de terre du 12 janvier 2010, au cours d’un colloque organisé en Floride, en présence de trois ministres du gouvernement d’alors et de personnalités de la société civile de l’intérieur, j’ai plaidé de manière personnelle et institutionnelle pour un dialogue inclusif, constructif qui puisse nous permettre de nous asseoir autour de certaines idées.
De parler du politique, c’est-à-dire du pouvoir et de la loi, de l’État et de la nation, de l’égalité et de la justice, de l’identité et de la différence, de la citoyenneté et de la civilité. Bref, de tout ce qui constitue une cité au delà du champs immédiat de la compétition partisane pour l’exercice du pouvoir.

Dommage, 11 ans après notre mentalité de 24 heures ne nous a pas permis de réaliser notre devoir collectif.

11 ans après un autre tremblement de terre de même intensité, survenu dans un autre département nous a retrouvé une fois encore les bras en croix.

Face à cette nouvelle catastrophe meurtrière, le temps n’est plus au palabre mais à l’action. Aux actions collectives, mais pas individuelles. Même la nature nous force à nous redéfinir pour la promotion d’une société plus dynamique, plus moderne, plus prospère, plus sincère, plus civique, plus humaine, plus solidaire car tout ce qui nous divise fragilise Haïti et tout ce qui fragilise Haïti fragilise chacun de nous. Exorcisons nos propres démons sinon « nous mourrons tous ».

Jean Claude DESGRANGES,

MD, FAGS

Président de la Fondation du Troisième Age
jcdesgranges77@yahoo.fr