La classe moyenne haïtienne entre les 30 % (les plus pauvres) : de quoi et de qui parlons-nous ?

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La « classe moyenne » est l’un des concepts les plus usités en Haïti. Elle est aussi une étiquette sociale. Elle est la savane dans laquelle les politiciens trépignent. Les économistes s’en servent dans leurs analyses et tableaux statistiques. Les sociologues s’y réfèrent dans leurs lectures de la société. Toute le monde en parle. Elle est un concept-sac dans lequel on trouve tout.

J’avais essayé, il y trois mois, dans une conversation, de fouiller le sac. Je n’avais rien trouvé de descriptible. Curieux, j’ai pris un peu de recul et de hauteur cette semaine. Je l’ai fouillé à nouveau, toujours dans une conversation. Rien. Au bord du découragement, je me suis mis à questionner le « quoi et le qui » de ma curiosité. Ma persévérance était gratifiante. J’ai découvert que ce que je cherchais n’avait ni apparence, ni forme, ni contenu et ni substance du contenu précis. La « classe moyenne » est le plus grand et le plus complexe flou du lexique politique, économique, social et culturel du pays. De quoi et de qui parlons-nous ?

Avant de répondre à la double question, je m’étais tourné à un échantillon d’Haïtiens de différentes classes et tranches sociales en leur posant tous la même question, en créole et en français : « Ki pi bèl fason ou kab di ki sa klas mwayèn lan ye an Ayiti lan yon sèl fraz ? », « quelle est ta meilleure description, dans une seule phrase, de la classe moyenne en Haïti ? ». Mon observation a trouvé ses points de résonnance dans leurs réponses. Celles-ci vont de « Non, il n’y a pas de classe moyenne en Haïti » — en passant par « La classe moyenne est une classe de parasites », « La classe moyenne est celle qui a un revenu pour satisfaire ses besoins de base », « La classe moyenne est simplement la classe entre la bourgeoisie et la classe des pauvres », etc. — jusqu’à « La classe moyenne, considérant son niveau socioéconomique et culturel, est la meilleure réserve de la société ». Je résume aussi ma réponse dans une phrase.

La classe moyenne haïtienne est une classe socio-économique et culturelle, hétérogène, protéiforme, située entre les plus pauvres et les plus riches du pays, qui — insaisissable en bloc, difficilement cernable et délimitable — contient trois niveaux aux contours troubles : la basse classe moyenne, la classe moyenne intermédiaire et la haute classe moyenne.

J’élucide ma réponse.

La classe moyenne haïtienne : de quoi parlons-nous ?

Les facteurs sociaux, économiques et culturels sont omniprésents dans toute définition complète de la classe moyenne. Le sentiment d’appartenance à cette classe varient d’une société à l’autre. Planchons maintenant sur les particularités économiques et socio-culturelles de la classe moyenne haïtienne.

La dimension économique de la classe moyenne

Il est difficile de tracer les périmètres de chacune des trois niveaux de la classe moyenne haïtienne et d’établir des frontières économiques entre eux. La distribution des revenus n’est pas bien configurée. On n’a donc aucune idée exacte de l’étendue et du pouvoir économiques réels de la classe moyenne en Haïti. Je fais un coup de projecteur sur la question.

Les critères économiques de la classe moyenne doivent se différencier selon le niveau du revenu par habitant des pays. La Banque mondiale organise le classement des revenus en quatre groupes : (1) les pays à revenu élevé ($12,375) ; (2) les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure (3,996 – 12,375) ; (3) les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure ($1,026 – 3,995) ; (4) les pays à faible revenu (moins de $1,026). Ces paramètres constituent aussi l’aune à laquelle on peut mesurer la dimension de la classe moyenne d’un pays et son niveau du développement. Plus la classe moyenne s’étend, plus le pays se développe. De cette optique, on définit implicitement le développement comme l’élargissement de la classe moyenne pour les pays en développement. Voici sept remarques sur le cas d’Haïti :

En Haïti, contrairement aux pays à revenu élevé, l’État n’a pas une approche salariale de la classe moyenne. À titre d’exemple, en France, l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE) définit la classe moyenne à partir d’une subdivision salariale de la population en dix groupes dans lesquels on trouve, entre autres, : la tranche des plus pauvres, les 30 % de la population gagnant moins de 1428 euros ($1,601.94 US) nets par mois ; les 20 % les plus riches ; les 80 % avec des salaires de moins de 2569 ($2,881.92 US) ; et la classe moyenne se trouve entre les 30 % (les plus pauvres) et les 20 %  (les plus riches). Le Bureau of Labor (BLS) des États-Unis utilisent cette même méthode de calcul. L’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) n’a pas encore tracé les périmètres salariaux de et à l’intérieur de la classe moyenne haïtienne.

Il n’y a aucun débat économique sérieux sur la classe moyenne dans la politique politicienne en Haïti. Le patriotisme économique et la volonté de réussir ne sont pas à l’ordre du jour.

Étant donné le revenu par habitant d’Haïti ($868), la classe moyenne haïtienne est aussi ténue que l’économie haïtienne. Avec environ 80 % de la population disposant moins de deux dollars par jour et un plus fort pourcentage avec moins de $2,50 par jour, cette classe moyenne est difficilement perceptible. Si l’on enlève le revenu total des richissimes et des riches des 20 % restants, on se trouvera en présence d’une classe moyenne économique de moins de 8 % de la population. Et si l’on considère le niveau du chômage, la fourchette de revenu dans l’administration publique, la dollarisation de la société et de l’économie, l’argent de la drogue et, particulièrement, les transferts d’argent de la diaspora (environ trois milliards de dollars, plus d’un tiers du PIB), on peut conclure que le moteur de l’économie haïtienne est en panne de classe moyenne ou, pire, incapable de créer et d’entretenir une classe moyenne du point de vue salarial.

La réalité économique ne fait de faveur à personne. La classe moyenne n’est pas une simple déclaration socio-culturelle. Il faut la créer économiquement. On la crée avec des investissements. Et ceux-ci créent des emplois productifs. Malheureusement, ce tandem investissement-création d’emplois productifs n’est pas la priorité des dirigeants haïtiens. C’est pourquoi il y a dans la classe moyenne haïtienne plus de pauvres que de gens financièrement capables de satisfaire leurs besoins. Seule la minorité de la haute classe moyenne peut tenir psychologiquement et matériellement sous les fortes pressions socio-économiques d’Haïti.

Le pays est dans cette situation socio-économique parce que ses dirigeants n’ont jamais su enclencher le processus du progrès économique. La logique s’enchaîne dans mon raisonnement : on investit → on travaille → on a un salaire → cet argent est un pouvoir d’achat (faible, moyen ou fort) → ce pouvoir d’achat crée la demande → cette demande stimule la production et l’offre → cette dynamisation de la demande et de l’offre fait tourner l’économie à plein régime → ce nouveau rythme de production crée la croissance soutenue → celle-ci fortifie les investissements privés et publics (dans les infrastructures, l’éducation, la santé et la recherche et le développement) → ce mariage de l’investissent public-privé accélère le transfert de technologie et du savoir → celui-ci élargit et solidifie la classe moyenne → celle-ci devient la principale plaque tournante du progrès ↔ et le progrès, devenu infreinable, soutient l’économie et la société en permanence.

L’économie haïtienne se développera avec la classe moyenne ou ne se développera pas. La classe moyenne est la route nationale par laquelle le progrès passe pour s’établir dans un pays. Tous les discours, tous les écrits, toutes les analyses, toutes les luttes politiques, toute la sueur et tout le sang coulés dans la lutte pour développement d’Haïti se ramènent à un résultat : une société pyramidale composée d’une vaste majorité de pauvres à la base et au milieu et d’une petite classe moyenne prise en sandwich entre les pauvres et une poignée de nantis au sommet. Il faut transformer la pyramide en un losange, le fameux losange du progrès socio-économique, dans lequel on trouve : (i) les pauvres, devenus minoritaires ; (ii) le sommet minoritaire-riche, devenu accessible à tous par la démocratisation de la création des richesses ; et (iii) une vaste classe moyenne située entre les riches et les pauvres.

Le type de régime politique qu’a connu et que connaît Haïti est incapable de conduire le pays à cette société en forme de losange. On trouve le losange dans les pays à revenu élevé ; et il est l’objectif des pays à revenu intermédiaire et à croissance économique soutenue.

Si la société haïtienne était sur la route du développement d’une classe moyenne économique, le gouvernement haïtien pourrait puiser les moyens de sa politique dans la croissance de l’économie et accélérer cette même croissance. Et l’État-providence pauvre et menteur, prôné dans les campagnes électorales, mourrait de sa belle mort.

La dimension socio-culturelle de la classe moyenne

Des vérités se dévoilent dans les expressions socio-culturelles de la classe moyenne haïtienne. Son cœur palpite dans les arts du pays : la musique, la peinture, les discours politiques, le théâtre, etc. Dans sa dimension socio-culturelle, je la vois partout, cette classe moyenne.

Je la vois danser, s’éclater dans la chaleur rythmique d’un carnaval, d’un rara, d’un « rabòday » et d’un Rasin Mapou d’Azor qui fait rire, pleurer et parler le tambour, ces échos de la voix et des paroles corporelles de l’Afrique dans les tours de hanche et les coups de reins, les « gouyad » différemment expressifs de chacun des trois niveaux de la classe moyenne. Je contemple aussi la cadence de la classe moyenne qui varie à chaque flux et reflux du « groove » d’un konpa bien harmonisé. C’est là où tous les murs sociaux tombent en Haïti.

Je la vois, cette classe moyenne, dans les tableaux du Saint-Soleil et ceux de l’École de la beauté — les deux meilleures références de la magnificence de la peinture haïtienne — retrouvés dans le paradoxe esthétique de la classe moyenne : la force mystique déployée, tantôt de l’abstrait, tantôt de l’expressionnisme, la profondeur anthropologique du vaudou, la vivacité iconique et la douceur chaude de l’authenticité originelle et première du Saint-Soleil, portrait au vitriol de la négritude face à l’élégance sensuelle, la reproduction quasi photographique de la beauté haïtienne, la texture voluptueuse et le mouvement corporel de la créolité de l’École de la beauté. C’est le grand carrefour afro-créole où tous les membres de la classe moyenne haïtienne se rencontrent.

Je la vois dans la rhétorique socio-politique du père Jean-Bertrand Aristide, devenu père de famille, figure de proue du Mouvement Lavalas profondément enraciné dans l’histoire d’Haïti, révolutionnaire social, farouche défenseur et porte-drapeau des masses laissées-pour-compte. Je l’entrevois dans le message politique de Leslie François Manigat du RDNP, rassembleur progressiste, anti-obscurantiste de conviction, porteur de lumière à la haute classe moyenne, défenseur d’une élite intellectuelle à vocation nationale et patriotique. La classe moyenne haïtienne se faufile entre ces deux discours politiques.

Je la vois, cette classe moyenne, dans Maître Zabèlbòk Bèrachat de Maurice Sixto. C’est la tragicomédie d’un pseudo-avocat-intellectuel pauvre issu de la basse classe moyenne, avec un faux complexe de supériorité nourri par des tabous intellectuels et une profonde croyance dans les préjugés et les superficialités sociolinguistiques. Zabèlbòk se regarde dans la misère en refusant d’accepter l’anéantissement du statut et du prestige associés à son métier d’avocat. Sandrine, à l’image d’une marchande débrouillarde, vient démasquer Maître Zabèlbòk dans son comportement de parasite et de maître-bonimenteur sous le toit de la mère de son épouse Mina.

Je la vois dans Léa Kokoyé, toujours de Maurice Sixto. C’est l’exposition de la fragilité et de la vulnérabilité socioéconomiques de la classe moyenne haïtienne à travers la mort du père de Léa Kokoyé, une jeune femme dotée d’un diplôme de l’École Élie Dubois, la plus prestigieuse école professionnelle et technique du pays de l’époque, créée en 1913, la parfaite et rare combinaison entre la formation classique et la formation professionnelle dans le pays. Torturée par la « grande faiblesse » causée par la malnutrition, tyrannisée par les préjugés sociaux, martyrisée par les misères matérielles et mentales et humiliée par un ministre de l’Éducation nationale pour avoir osé lui demander un emploi, Léa Kokoyé découvre l’enfer sur la terre d’Haïti. Le ministre, pratiquant le gaspillage de l’argent public et l’exploitation sexuelle des jeunes incarnée dans la personne de Lilie de La Fouque Chaude, soutient et fait la promotion de l’injustice sociale systémique, de la défaillance et de l’inutilité de l’État haïtien face à la catastrophe socioéconomique.

Je la vois, cette classe moyenne, dans Ti Sentaniz du même Maurice Sixto. C’est le « système restavèk », fils naturel du système esclavagiste, cautionné, défendu et pratiqué dans la classe moyenne : les enfants-esclaves de la République qui défilent dans Ti Sentaniz ; la « grande-dame-maîtresse-de-maison » de la classe moyenne qui crache sur la dignité humaine de Ti Sentaniz, la diabolise littéralement, lui disant qu’elle ressemble au diable sous les pieds de saint Michel, ce tableau chrétien de Raphaël (Raffaaello Sanzio da Urbino) qui présente Saint Michel Archange en train de terrasser le Démon ; la « grande dame-maîtresse-de-maison » de la classe moyenne demandant à Ti Sentaniz d’aller fouiller dans la poubelle de sa voisine mythomane qui prétend être une femme riche avec le goût et l’habitude alimentaires de la haute classe moyenne ; le mari de la « grande dame-maîtresse-de-maison », intellectuel typique de la classe moyenne, ne voyant pas la tragique réalité de Ti Sentaniz dans les « gros livres » qu’il passe son temps à lire. La classe moyenne haïtienne demeure dans cette tragédie, oubliant que les enfants sont l’avenir d’un pays.

Je la vois, cette classe moyenne, dans les revendications des « petro-challengers » pour une Haïti qu’ils veulent juste, prospère et plus ingénieuse, avec et pour tous les Haïtiens, contre la corruption systémique et systématique, déterminés à changer les réalités hideuses de leur pays : les misérables paysans abandonnés par la terre squelettique ; les masses entassées dans les bidonvilles puants, véritables  prisons sociales sans murs ; les mamans célibataires s’affolant pour joindre les deux bouts de la vie chère ; les chômeurs sans métiers disposés à faire n’importe quoi pour le pain quotidien ; les fausses universités qui exploitent les jeunes ; les diplômés et les faux diplômés aux abois ; les femmes avilies et exploitées sexuellement dans l’administration publique et dans le secteur privé ; les Haïtiennes et les Haïtiens déboussolés dans une société sans repère politique, économique et moral.     

Je la vois, cette classe moyenne. Mais attention : elle est aussi le camouflage socio-culturel exprimé dans le parler de ses membres-magouilleurs socio-politiques. Certains journalistes et intervenants à la radio ont une parfaite maîtrise de cette manipulation linguistique. Ils jonglent avec le créole et le français pour créer leur « créfran ». Ce « créfran » n’est pas une simple interférence linguistique. Ils s’en servent pour se poser en « intellectuel », pour jouer sciemment au bluff sociolinguistique. Ils se parlent entre eux. Ils ne s’adressent pas à la nation : « Nou rantre lan saison pluvieuse et cyclonique lan, la rivière pra l en cru, bananeraies et l’élevage kab menacé», disait quelqu’un à la radio. Incroyable mais vrai, c’est une alerte aux paysans : « Nou rantre lan sezon lapli ak siklòn, larivyè pra l desann, li kab pote pye bannann ak bèt ale», veut-il dire, pardon, veut-il se dire. Ce même grand savant-communicateur-magouilleur peut aussi se transformer en un créolophile fondamentaliste qui s’exprime dans un faux créole confusément paysan et proverbial.

Le paraître joue un très et trop grand rôle dans la classe moyenne socio-culturelle. En se basant sur la différence entre « jeuté l » et « jété l » et sur la nuance entre un paysan et un urbain, entre l’épiderme et le teint, entre l’aspect et la texture de la peau …, on peut placer carrément quelqu’un quelque part dans la société haïtienne. Ajoutée au paraître, la stratification socioprofessionnelle (dans le sens wébérien du terme) a d’énormes impacts sur le statut et le prestige des membres de la classe moyenne socio-culturelle. C’est la contradiction entre la faiblesse du revenu et la force sociale de beaucoup de professionnels et d’intellectuels haïtiens. Cette situation devient plus intenable quand la lutte des classes, dans le contexte matérialiste et marxien, s’intensifie. La classe moyenne est au beau milieu des tirs croisés de la lutte des classes, sans cessez-le-feu.  

La classe moyenne haïtienne : de qui parlons-nous ?

Les membres de cette classe moyenne se distinguent ou veulent se distinguer dans toutes les activités de la vie. Ils sont reconnaissables et repérables. La « République de Port-au-Prince », grand pôle de concentration des richesses et des misères, est notre cible.

Dans la haute classe moyenne, ils sont : les résidents-propriétaires des châteaux-forts ; les résidents-propriétaires des quartiers « huppés » dans les hauteurs non loin de Port-au-Prince ; les anciens et nouveaux membres de la bourgeoisie d’État ; ceux dont les parents et grands-parents sont des lettrés ; ceux qui ont été dans le principal courant académique, social et culturel de Port-au-Prince ou descendants de ceux qui avaient été dans le même courant ; ceux qui, bons ou médiocres, ont eu l’opportunité d’étudier à l’étranger ; les meilleurs audacieux-manipulateurs de l’État défaillant ; les promus sociaux de la politique ; les carriéristes ou employés d’un régime kleptocratique de l’administration publique ; les nouveaux riches du pétrodollar et de la fausse reconstruction d’Haïti (après le tremblement de terre du 12 janvier 2010) ; les anciens membres d’une bourgeoisie provinciale ; les hommes et femmes d’affaires ayant réussi (très peu) ; les  trafiquants de drogue (moyens et petits) ; les surdoués socioéconomiques qui ont pu se frayer une voie directe au succès socio-économique dans la jungle sociale ; etc.

Dans la classe moyenne intermédiaire, ils sont : ceux qui, en dépit des difficultés, répondent à leurs besoins de base ; un pourcentage du personnel pléthorique de l’administration publique d’environ 80,000 employés ; les familles dont les pères et ou les mères travaillent dans l’administration publique ; ceux qui travaillent dans les quelques petites, moyennes et grandes entreprises ; ceux qui sont employés par les organisations à but non lucratif (ONG) ; les employés des organisations internationales, régionales et des ambassades ; les petits entrepreneurs entreprenants ; ceux qui ont pu faire feu de tout bois pour se procurer une maison ; ceux qui ont le luxe, malgré leur faux nationalisme et leurs sentiments antidiasporiques, d’envoyer leurs femmes enceintes aux États-Unis ou aux Canada avant l’accouchement pour garantir des passeports américains ou canadiens aux nouveau-nés ; et surtout ceux qui oublient qu’ils puisent leurs origines sociales de la basse classe moyenne ; ils se vantent de pouvoir manger, acheter une voiture, une génératrice et un « inverter » ou onduleur, dire « comment-vas-tu-je-vais-bien-on-se-maintient », humilier leurs servantes et élever leurs enfants dans le mépris de l’humanité des Haïtiens de la basse classe ; ils se sont piégés dans un complexe de supériorité à l’égard des masses populaires et un complexe d’infériorité vis-à-vis des gens de la haute classe moyenne et de la bourgeoisie, etc. Cette catégorie de la classe moyenne intermédiaire est un véritable danger socio-politique pour le pays.

Dans la basse classe moyenne, ils sont : ceux dont les revenus ne peuvent pas, après maintes pirouettes budgétaires, répondre à tous leurs besoins de base (la nourriture, éducation, logement, santé) ; ceux qui constituent ce qu’on appelle « le petit personnel » de l’administration publique, des ONG, des organisations internationales et des entreprises haïtiennes ; ceux qui, avec leurs époux ou épouses, combinent deux emplois réguliers faiblement rémunérés pour sauver leurs familles ; ceux qui sont propriétaires de petites maisons ; ceux dont 30% des revenus vont dans l’éducation de leurs enfants confiée aux mauvaises écoles ou « lekòl bolèt », véritables machines délabrées à produire des crétins pour le système d’exclusion sociale ; les chômeurs soutenus par la diaspora ; ceux qui travaillent dans la précarité et ont une béquille financière de la diaspora pour ne pas tomber dans la misère ; ceux dont la mobilité sociale demande de très lourds sacrifices, voire des miracles ; ceux qui connaissent la pauvreté intergénérationnelle. Ils constituent le plus grand groupe de naufragés socioéconomiques de la classe moyenne.

De plus, comment saurait-on oublier que l’homme est, avant tout, ce qu’il mange ? La nourriture prend sa revanche sur les autres éléments socio-culturels du pays. La cuisine haïtienne est le grand trait d’union entre les trois niveaux de la classe moyenne. Les disparités socio-économiques n’affectent pas leurs goûts culinaires. Ils prennent et aiment les mêmes repas. Tout se dévoile dans le légume haïtien, très riche en protéine, en fer et en fibre, et très gras. Il s’agit, selon mon propre sondage, du régal des Haïtiens. L’Haïtien authentique parle créole, bouge au son du tambour et savoure son légume. J’avais demandé à un groupe d’Haïtiennes, de différentes couches sociales, de me dresser la recette et le coût moyen d’un légume haïtien. Leurs réponses mettent en lumière leurs niveaux dans la classe moyenne. Avec le coût de la vie, la classe moyenne ne peut plus se régaler souvent avec un légume (Voir le tableau).

Toutefois, les garnitures du légume haïtien ne constituent pas une étanchéité établie entre les niveaux de la classe moyenne. Les Haïtiens, avec la même intensité de plaisir, font l’éloge de l’exquisité de la riche gastronomie haïtienne. Le revenu joue un rôle important dans la préparation de la nourriture. Mais la qualité gustative transcende les classes sociales. Tout dépend du talent et de l’expérience du chef.

La classe moyenne haïtienne : le flou et les nuances d’une réalité

Par-delà le flou et les nuances sémantiques, la vaste majorité de la classe moyenne est pauvre. Elle n’est pas simplement appauvrie ; elle est devenue plus pauvre. Mais elle est là, dans l’âme et dans tous les sens du pays. Elle est dans son afrochristianisme et son vodou. Celui-ci, affiché, en catimini ou dans le subconscient, domine la croyance haïtienne. La classe moyenne s’exprime dans les rituels coûteux du christianisme et du vodou : le mariage, la première communion, les funérailles, la messe des morts, et les services pour les loas. Les trois niveaux de la classe moyenne apparaissent dans le niveau de grandiosité de ces rituels.

Ce sens de la grandiosité s’étend sur tous les aspects de la vie de la classe moyenne. Craignant toujours de chuter socialement, les Haïtiens de la classe moyenne (les femmes en particulier) ont un comportement à la fois dépensier et économe. Ils dépensent pour garder et consolider le paraître ; ils économisent pour ne jamais être rétrogradés socialement. Cette inquiétude dans la grandiosité, très prégnante dans la classe moyenne, développe des nuances esthétiques. On s’embellit pour la vie, dans la vie et face à la vie. C’est du « sauvons l’apparence », du « ou pa konn kiyès w ap rankontre ».   

Avec une telle philosophie de la vie, la classe moyenne impose sa culture et ses goûts. Les femmes de la classe moyenne haïtienne s’habillent plus élégamment que celles de la bourgeoisie. Le sens esthétique des Haïtiennes, aux trois niveaux de la classe moyenne, n’a rien à envier à celui des femmes de la classe moyenne des pays à revenu élevé. Néanmoins, la sensibilité esthétique de l’Haïtien, un peu lourd et épais, est sous-développée par rapport à celle de l’Haïtienne. L’esthétique n’est-elle pas la plus fine et la plus intelligente expression de la vie matérielle ? Si oui, la laideur matérielle que nous voulons transformer en Haïti n’est-elle pas le reflet de l’esprit de nos dirigeants ? Beaucoup de questions.

Au cœur des questions, du flou et du chaos se trouve la classe moyenne haïtienne, dans sa puissance culturelle, sa solidarité familiale, sa profonde croyance dans l’éducation, son très fort attachement au succès, sa lutte des classes en dehors et à l’intérieur de la classe moyenne, sa puissante pulsion vers la corruption, sa débauche débridée et, par-dessus tout, dans son amour du pays, célébré, chanté, dansé, écrit et peint dans sa vie quotidienne et dans ses œuvres. La classe moyenne est dans toutes les fibres de la nation. Elle doit être développée dans l’économie, à travers l’économie et avec l’économie.  

Des secrets de la vie sociale en Haïti se révèlent à tout le monde, selon sa curiosité, son ouverture à l’autre et son regard sur la société. Nous observons et apprenons ensemble.  Mais n’ayons pas peur de la vérité, d’où qu’elle vienne, sous toutes ses formes, dans toutes ses dimensions, dans toute sa profondeur. Ainsi, nous pourrons aller ensemble vers un meilleur vivre-ensemble, vers le progrès, vers la paix et la sécurité socioéconomiques.

« Le Vertige haïtien », ancien économiste au U.S. Bureau of Labor Statistics (BLS) et à PetroFina, consultant international, Prochain livre : « Facing Racism: Here I Was and Here I Am ! ». exclusivelyrose1@yahoo.com

Rose Nesmy Saint-Louis